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lundi 21 septembre 2009

De toutes les couleurs ...


En travaillant sur les quatre chevaliers de l’Apocalypse (Ap 6.1-8), je me suis rendu compte qu’il y a là une belle occasion de sonder comment une prophétie peut en nourrir une autre.

1 Je regardai quand l’agneau ouvrit l’un des sept sceaux, et j’entendis l’un des quatre êtres vivants dire [avec] comme une voix de tonnerre : « Viens ! » 2 Je regardai et voici : un cheval blanc (λευκός). Celui qui était assis sur lui avait un arc. Une couronne lui fut donnée, et il sortit en vainqueur et pour vaincre.

3 Quand il ouvrit le deuxième sceau, j’entendis le deuxième être vivant dire : « Viens ! » 4 Un autre cheval, rouge comme le feu (πυρρός), sortit. A celui qui était assis sur lui, il lui fut donné d’ôter la paix de la terre, afin qu’ils s’égorgent mutuellement ; et un grand couteau lui fut donné. 

5 Quand il ouvrit le troisième sceau, j’entendis le troisième être vivant dire : « Viens ! » Je regardai, et voici : un cheval noir (μέλας). Celui qui était assis sur lui avait une balance dans sa main. 6 J’entendis comme une voix au milieu des quatre êtres vivants dire : « Une ration de blé pour un denier, et trois rations d’orge pour un denier, mais ne cause pas de dommage à l’huile et au vin ! »

7 Quand il ouvrit le quatrième sceau, j’entendis la voix du quatrième être vivant dire : « Viens ! » 8 Je regardai, et voici : un cheval verdâtre (χλωρός). Celui qui était assis sur lui, son nom [est] la Mort. Le séjour des morts le suivait. Il leur fit donné le pouvoir sur le quart de la terre, [pour] tuer par l’épée, par la famine, par la mort et par les bêtes sauvages de la terre.

Comme cela a été souvent relevé, Jean semble s’inspirer de deux textes de Zacharie que voici : 

Je regardai pendant la nuit, et voici, un homme était monté sur un cheval roux, et se tenait parmi des myrtes dans un lieu ombragé; il y avait derrière lui des chevaux rouges (אֲדֻמִּים ; LXX : πυρροί), roux (שְׂרֻקִּים ; LXX : ψαροι και ποικίλοι, litt. « gris pommelé et tacheté »), et blancs (לְבָנִים ; LXX : λευκοί). Je dis: Qui sont ces chevaux, mon seigneur ? Et l’ange qui parlait avec moi me dit: Je te ferai voir qui sont ces chevaux. L’homme qui se tenait parmi les myrtes prit la parole et dit: Ce sont ceux que l’Éternel a envoyés pour parcourir la terre. Et ils s’adressèrent à l’ange de l’Éternel, qui se tenait parmi les myrtes, et ils dirent: Nous avons parcouru la terre, et voici, toute la terre est en repos et tranquille. (Za 1.8-11)

Zacharie voit un chevalier sur un cheval roux, puis des chevaux au nombre indéterminé. A priori ces chevaux ne sont pas montés. Leurs couleurs ne sont pas les mêmes que celles des chevaliers de Jean, mais on trouve le rouge feu et le blanc. La fonction de ces chevaux est celle d’émissaires de Dieu : ils lui rendent compte de l’état de la terre.

Un deuxième texte de Zacharie est encore plus proche de notre passage de l’Apocalypse : 

Je levai de nouveau les yeux et je regardai, et voici, quatre chars sortaient d’entre deux montagnes; et les montagnes étaient des montagnes d’airain. Au premier char il y avait des chevaux rouges (אֲדֻמִּים ; LXX : πυρροί), au second char des chevaux noirs (שְׁחרִים ; LXX : μέλανες), au troisième char des chevaux blancs (לְבָנִים ; LXX : λευκοί), et au quatrième char des chevaux tachetés, roux (אֲמֻצִּים בְּרֻדִּים , litt. « tachetés couleur pie (ou roux) » ; LXX : ποικίλοι ψαροί, litt. « tachetés gris pommelé »). Je pris la parole et je dis à l’ange qui parlait avec moi: Qu’est-ce, mon seigneur? L’ange me répondit: Ce sont les quatre vents des cieux, qui sortent du lieu où ils se tenaient devant le Seigneur de toute la terre. Les chevaux noirs (שְׁחרִים ; LXX : μέλανες) attelés à l’un des chars se dirigent vers le pays du septentrion, et les blancs (לְבָנִים ; LXX : λευκοί) vont après eux; les tachetés (בְּרֻדִּים ; LXX : ποικίλοι) se dirigent vers le pays du midi. Les roux (אֲמֻצִּים ; LXX : ψαροί) sortent et demandent à aller parcourir la terre. L’ange leur dit: Allez, parcourez la terre! Et ils parcoururent la terre. Il m’appela, et il me dit: Vois, ceux qui se dirigent vers le pays du septentrion font reposer ma colère sur le pays du septentrion. (Za 6.1-8)

On constate d’ailleurs que la couleur n’est pas une constante dans ce passage, car le quatuor rouge/noir/blanc/tacheté-roux de la première partie du texte devient noir/blanc/tacheté/roux dans la deuxième partie.

Si Jean s’est inspiré des chevaux de Zacharie (et c’est l’impression que l’on a) sans toutefois les reprendre intégralement, cela éclaire de manière intéressante le travail derrière la rédaction d’un livre de prophétie.

Mon hypothèse de travail serait la suivante. Jean a vu des choses appartenant au domaine céleste et, par conséquent, difficiles à rapporter. Dans le travail de « traduction », il s’appuie sur le travail de ses prédécesseurs. Les visions de ceux-ci forment un réservoir d’éléments disponibles. Jean puise dans ce réservoir mais ressent la nécessité d’apporter de petites corrections pour mieux rendre ce qu’il a vu. Ainsi, des chars de Zacharie, il n’en reste que les chevaux. Le cheval de la mort, au lieu d’être tacheté, devient verdâtre, peut-être pour mieux évoquer la décomposition des corps. En gardant toutefois une chevauchée proche de Za 6, Jean permet au lecteur attentif de comprendre que l’envoi des quatre chevaliers exprime, comme celui des chars de Zacharie, un jugement de Dieu.

samedi 18 avril 2009

Aneries bibliques, selon Jean

Dans mon précédent billet, nous avons étudié le récit que Matthieu donne de l’entrée triomphale de Jésus dans la ville de Jérusalem, et plus particulièrement la citation du prophète Zacharie par l’Evangéliste. Son confrère Jean établit également un lien entre ce fait divers et Za 9.9, mais d’une manière un peu différente.

Rappelons la parole de Zacharie, dans la traduction grecque de la Septante :

Réjouis-toi vivement, fille Sion !
Proclame [ta joie], fille Jérusalem !
Voici, ton roi vient à toi,
Il est juste et sauveur,
Doux et monté sur une bête de somme,
[Sur] Un poulain jeune.

Chez Jean, cela devient (Jn 12.14-15) :

Jésus trouva un ânon et s’assit sur lui, comme il est écrit :
« N’aie pas peur, fille Sion !
Voici, ton roi vient
Assis sur un poulain d’âne. »

Nous avons là une version plus courte et apparemment moins composite que celle de Matthieu.

Réjouis-toi vivement N’aie pas peur, fille Sion !
Proclame [ta joie], fille Jérusalem !
Voici, ton roi vient à toi,
Il est juste et sauveur,
Doux et monté Assis sur une bête de somme,
Un poulain d’âne jeune.

Comme Matthieu, Jean omet l’exhortation à l’allégresse et les prédicats de justice et de salut. Même la référence à la douceur est omise, dans un souci de concision évident. Peut-être Jean estimait-il que la présence du poulain d’âne était suffisante pour exprimer cette douceur.

Notons aussi que la précision à toi a disparu chez Jean. Peut-être Jean veut-il souligner que Jésus ne vient pas seulement à Jérusalem, mais que sa messianité concerne le monde entier.

Mais la différence la plus significative réside sans doute dans l’introduction : N’aie pas peur !

On a parfois vu dans cette modification une allusion à des textes comme Es 35.4 ou Es 40.9 qui comportent l’expression « N’ayez pas peur … voici, notre (ou votre) Dieu ! » Et c’est vrai que la formule introductive « comme il est écrit » suggère une citation (et contrairement à celle de Matthieu, ne suggère pas une citation d’un prophète unique et bien identifié). Néanmoins, il me paraît difficile d’y voir une référence aux textes d’Esaïe, entre autres parce que ces textes comportent des impératifs au pluriel. Il y a un autre candidat, autrement plus prometteur. C’est un verset du prophète Sophonie :

Pousse des cris de joie, fille Sion !
Proclame [ta joie], Israël !
Réjouis-toi, exulte de tout ton coeur, fille Jérusalem !
YHWH a écarté de toi les jugements,
il a détourné ton ennemi;
le roi d’Israël, YHWH, est en ton sein;
tu n’as plus de malheur à craindre.
En ce jour-là, on dira à Jérusalem :
N’aie pas peur, Sion,
ne perds pas courage !
En ton sein, YHWH, ton Dieu, est un héros sauveur;
il fera de toi sa plus grande joie ;
il gardera le silence dans son amour;
il poussera des cris d’allégresse à ton sujet.
(So 3.14-17)

Et là, la boucle se boucle. Sophonie lui aussi exhorte Sion à la joie, avec pratiquement les mêmes termes que Zacharie, mais en élargissant Jérusalem à Israël. L’association est toute naturelle. En fondant les citations de Zacharie et de Sophonie, Jean introduit peut-être un peu de sa « haute christologie », car l’association des textes suggère que Jésus est personne d’autre que … YHWH. Le texte de Sophonie clarifie aussi de quoi il ne faut pas avoir peur : de Dieu qui vient en tant que juge. Et c’est bien vrai que la mission que s’apprête à accomplir Jésus est justement là : écarter le jugement de son peuple, et détourner l’ennemi.

PS : J’ai failli louper la référence à Sophonie, car dans la traduction de la Septante, l’exhortation « N’aie pas peur, Sion » est absente. On y lit : En ce moment, Le Seigneur dira à Jérusalem : Aie courage, Sion ! Ne laisse pas tomber tes mains ! Le texte de Sophonie cité ci-dessus correspond à l’original hébraïque.

mercredi 15 avril 2009

Aneries bibliques, selon Matthieu

Je me suis récemment penché sur les récits de l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, à dos d’âne, quelques jours avant sa mort. Tous les quatre Evangélistes racontent cet événement (Mt 21.1ss ; Mc 11.1ss ; Lc 19.29ss ; Jn 12.12ss). Deux d’entre eux, Matthieu et Jean, la relient à une prophétie du prophète Zacharie (Za 9.9), qui dit, dans la traduction grecque de la Septante (que semblent citer les Evangélistes) :

Réjouis-toi vivement, fille Sion !
Proclame [ta joie], fille Jérusalem !
Voici, ton roi vient à toi,
Il est juste et sauveur,
Doux et monté sur une bête de somme,
[Sur] Un poulain jeune.

Matthieu 21.4-5 la cite comme suit :

Tout cela se passa [ainsi] pour que soit accompli ce qui avait été dit par le prophète :
Dites à la fille Sion :
« Voici, ton roi vient à toi
Doux et monté sur un âne
Sur un poulain, le petit de la bête de somme. »

A regarder de près, Mt 21.5 n’est pas une citation mot pour mot. Curieusement, Matthieu a supprimé l’incitation à la joie de Zacharie, alors qu’elle se serait très bien insérée dans le récit évangélique. On estime généralement que Matthieu a en effet fusionné la prophétie de Zacharie avec un passage d’Esaïe, Es 62.11, qui dit, toujours dans la version de la Septante :

… Dites à la fille Sion : Voici, le sauveur vient à toi …

Le texte de Matthieu se présente donc comme un patchwork de deux textes (en gras, j’ai mis le texte conservé de Zacharie, en gris, les omissions par rapport à Zacharie et Esaïe, en vert, le texte qui vient d’Esaïe) :

Réjouis-toi vivement, Dites à la fille Sion :
Proclame [ta joie], fille Jérusalem !
« Voici, le sauveur ton roi vient à toi,
Il est juste et sauveur,
Doux et monté sur une bête de somme un âne,
[Sur] Un poulain jeune, le petit de la bête de somme.

Probablement, il ne faut pas attacher beaucoup d’importance à la variation des termes âne, ânon, bête de somme etc. Mais il y a d’autres choix éditoriaux intéressants. L’insertion de Es 62.11 dans la prophétie de Zacharie fait que la fille Sion (c'est-à-dire la ville de Jérusalem) n’est plus l’interlocutrice directe du prophète. Zacharie, tel que cité par Matthieu, s’adresse à des tiers qui doivent porter le message à Sion. Du coup, me semble-t-il, Sion n’est plus au centre de l’attention et celle-ci se porte davantage sur le message à transmettre, et donc sur le roi qui doit venir. Autrement dit, Matthieu met en valeur le message en se passant des exhortations à l’allégresse.

C’est également intéressant de voir que l’allusion à la justice et le sauvetage que contient la prophétie de Zacharie est éliminée par Matthieu. L’Evangéliste insiste donc surtout sur la douceur et l’humilité du roi, et cela harmonise très bien avec l’intention probable de Jésus dans le choix de l’ânon comme monture. En effet, comme cela transparaît dans la version de Jean, la foule est excitée dès que Jésus approche de Jérusalem, et le choix de l'âne répond à cette excitation. Il est donc possible de voir dans le geste de Jésus, outre la réalisation de la prophétie, la volonté d’étouffer dans l’oeuf certains malentendus messianiques (le justicier, le sauveur militaire). Certes, Jésus est le roi qui vient, mais il ne vient pas en guerrier victorieux, sur un cheval de combat (Za 9.10 !), mais en roi de paix.