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lundi 21 septembre 2009

De toutes les couleurs ...


En travaillant sur les quatre chevaliers de l’Apocalypse (Ap 6.1-8), je me suis rendu compte qu’il y a là une belle occasion de sonder comment une prophétie peut en nourrir une autre.

1 Je regardai quand l’agneau ouvrit l’un des sept sceaux, et j’entendis l’un des quatre êtres vivants dire [avec] comme une voix de tonnerre : « Viens ! » 2 Je regardai et voici : un cheval blanc (λευκός). Celui qui était assis sur lui avait un arc. Une couronne lui fut donnée, et il sortit en vainqueur et pour vaincre.

3 Quand il ouvrit le deuxième sceau, j’entendis le deuxième être vivant dire : « Viens ! » 4 Un autre cheval, rouge comme le feu (πυρρός), sortit. A celui qui était assis sur lui, il lui fut donné d’ôter la paix de la terre, afin qu’ils s’égorgent mutuellement ; et un grand couteau lui fut donné. 

5 Quand il ouvrit le troisième sceau, j’entendis le troisième être vivant dire : « Viens ! » Je regardai, et voici : un cheval noir (μέλας). Celui qui était assis sur lui avait une balance dans sa main. 6 J’entendis comme une voix au milieu des quatre êtres vivants dire : « Une ration de blé pour un denier, et trois rations d’orge pour un denier, mais ne cause pas de dommage à l’huile et au vin ! »

7 Quand il ouvrit le quatrième sceau, j’entendis la voix du quatrième être vivant dire : « Viens ! » 8 Je regardai, et voici : un cheval verdâtre (χλωρός). Celui qui était assis sur lui, son nom [est] la Mort. Le séjour des morts le suivait. Il leur fit donné le pouvoir sur le quart de la terre, [pour] tuer par l’épée, par la famine, par la mort et par les bêtes sauvages de la terre.

Comme cela a été souvent relevé, Jean semble s’inspirer de deux textes de Zacharie que voici : 

Je regardai pendant la nuit, et voici, un homme était monté sur un cheval roux, et se tenait parmi des myrtes dans un lieu ombragé; il y avait derrière lui des chevaux rouges (אֲדֻמִּים ; LXX : πυρροί), roux (שְׂרֻקִּים ; LXX : ψαροι και ποικίλοι, litt. « gris pommelé et tacheté »), et blancs (לְבָנִים ; LXX : λευκοί). Je dis: Qui sont ces chevaux, mon seigneur ? Et l’ange qui parlait avec moi me dit: Je te ferai voir qui sont ces chevaux. L’homme qui se tenait parmi les myrtes prit la parole et dit: Ce sont ceux que l’Éternel a envoyés pour parcourir la terre. Et ils s’adressèrent à l’ange de l’Éternel, qui se tenait parmi les myrtes, et ils dirent: Nous avons parcouru la terre, et voici, toute la terre est en repos et tranquille. (Za 1.8-11)

Zacharie voit un chevalier sur un cheval roux, puis des chevaux au nombre indéterminé. A priori ces chevaux ne sont pas montés. Leurs couleurs ne sont pas les mêmes que celles des chevaliers de Jean, mais on trouve le rouge feu et le blanc. La fonction de ces chevaux est celle d’émissaires de Dieu : ils lui rendent compte de l’état de la terre.

Un deuxième texte de Zacharie est encore plus proche de notre passage de l’Apocalypse : 

Je levai de nouveau les yeux et je regardai, et voici, quatre chars sortaient d’entre deux montagnes; et les montagnes étaient des montagnes d’airain. Au premier char il y avait des chevaux rouges (אֲדֻמִּים ; LXX : πυρροί), au second char des chevaux noirs (שְׁחרִים ; LXX : μέλανες), au troisième char des chevaux blancs (לְבָנִים ; LXX : λευκοί), et au quatrième char des chevaux tachetés, roux (אֲמֻצִּים בְּרֻדִּים , litt. « tachetés couleur pie (ou roux) » ; LXX : ποικίλοι ψαροί, litt. « tachetés gris pommelé »). Je pris la parole et je dis à l’ange qui parlait avec moi: Qu’est-ce, mon seigneur? L’ange me répondit: Ce sont les quatre vents des cieux, qui sortent du lieu où ils se tenaient devant le Seigneur de toute la terre. Les chevaux noirs (שְׁחרִים ; LXX : μέλανες) attelés à l’un des chars se dirigent vers le pays du septentrion, et les blancs (לְבָנִים ; LXX : λευκοί) vont après eux; les tachetés (בְּרֻדִּים ; LXX : ποικίλοι) se dirigent vers le pays du midi. Les roux (אֲמֻצִּים ; LXX : ψαροί) sortent et demandent à aller parcourir la terre. L’ange leur dit: Allez, parcourez la terre! Et ils parcoururent la terre. Il m’appela, et il me dit: Vois, ceux qui se dirigent vers le pays du septentrion font reposer ma colère sur le pays du septentrion. (Za 6.1-8)

On constate d’ailleurs que la couleur n’est pas une constante dans ce passage, car le quatuor rouge/noir/blanc/tacheté-roux de la première partie du texte devient noir/blanc/tacheté/roux dans la deuxième partie.

Si Jean s’est inspiré des chevaux de Zacharie (et c’est l’impression que l’on a) sans toutefois les reprendre intégralement, cela éclaire de manière intéressante le travail derrière la rédaction d’un livre de prophétie.

Mon hypothèse de travail serait la suivante. Jean a vu des choses appartenant au domaine céleste et, par conséquent, difficiles à rapporter. Dans le travail de « traduction », il s’appuie sur le travail de ses prédécesseurs. Les visions de ceux-ci forment un réservoir d’éléments disponibles. Jean puise dans ce réservoir mais ressent la nécessité d’apporter de petites corrections pour mieux rendre ce qu’il a vu. Ainsi, des chars de Zacharie, il n’en reste que les chevaux. Le cheval de la mort, au lieu d’être tacheté, devient verdâtre, peut-être pour mieux évoquer la décomposition des corps. En gardant toutefois une chevauchée proche de Za 6, Jean permet au lecteur attentif de comprendre que l’envoi des quatre chevaliers exprime, comme celui des chars de Zacharie, un jugement de Dieu.

lundi 7 septembre 2009

Abraham ou l'épreuve ultime

Si l’on me demandait où culmine l’histoire du salut sous l’ancienne alliance, je dirais sans hésitation que c’est dans le récit du sacrifice d’Isaac, qui nous est raconté au chapitre 22 de la Genèse. Il faut aller à Golgotha pour trouver un instant plus dramatique et plus lourd de conséquences.

1 Après cela, Dieu mit Abraham à l’épreuve; il lui dit : « Abraham ! » Il répondit : « Je suis là ! » 2 Dieu dit : « Prends ton fils, je te prie, ton fils unique, celui que tu aimes, Isaac ; va-t’en au pays de Moriya et là, offre-le en holocauste sur l’une des montagnes que je t’indiquerai. » 3 Abraham se leva de bon matin, sella son âne et prit avec lui deux serviteurs et Isaac, son fils. Il fendit du bois pour l’holocauste et se mit en route pour le lieu que Dieu lui avait indiqué. 4 Le troisième jour, Abraham, levant les yeux, vit le lieu de loin. 5 Abraham dit à ses serviteurs : « Vous, restez ici avec l’âne; moi et le garçon, nous irons là-haut pour nous prosterner, puis nous reviendrons vers vous. » 6 Abraham prit le bois pour l’holocauste et le chargea sur Isaac, son fils, et il prit lui-même le feu et le couteau. Puis ils continuèrent à marcher ensemble, tous les deux. 7 Alors Isaac dit à Abraham, son père : « Père ! » Il répondit : « Oui, mon fils ? » Isaac reprit : « Le feu et le bois sont là, mais où est l’animal pour l’holocauste ? » 8 Abraham répondit : « Que Dieu voie lui-même quel animal il aura pour holocauste, mon fils ! » Et ils continuèrent à marcher ensemble, tous les deux. 9 Lorsqu’ils furent arrivés au lieu que Dieu lui avait indiqué, Abraham y bâtit l’autel et disposa le bois. Il ligota Isaac, son fils, et le mit sur l’autel, par-dessus le bois. 10 Puis Abraham tendit la main et prit le couteau pour immoler son fils. 11 Alors le messager de YHWH l’appela depuis le ciel, en disant : « Abraham ! Abraham ! » Il répondit : « Je suis là ! » 12 Il dit : « Ne porte pas la main sur le garçon et ne lui fais rien : je sais maintenant que tu crains Dieu et que tu ne m’as pas refusé ton fils, ton fils unique. » 13 Abraham leva les yeux et vit par-derrière un bélier retenu par les cornes dans un buisson; alors Abraham alla prendre le bélier et l’offrit en holocauste à la place de son fils. (Gn 22.1-13)

Ce récit m’a longtemps tourmenté. Ce qui est perturbant, c’est que finalement, Abraham se comporte de manière assez semblable aux idolâtres qui pratiquaient des sacrifices humains pour plaire à leurs divinités. Or ces pratiques furent condamnées on ne peut plus sévèrement par Dieu. Peut-on louer Abraham et condamner les païens, juste parce qu’Abraham sert « par hasard » le vrai Dieu et que les autres sacrifient à des « néants » ? On ne saurait dédouaner Abraham en se disant que finalement, il n’est pas passé à l’acte, car il y était certainement prêt.

Mais à la réflexion, la démarche d’Abraham est assez différente de celle des païens pratiquant des sacrifices humains. Abraham se distingue des idolâtres en ce qu’il n’accomplit pas son acte pour obtenir quelque chose en échange, tout au contraire : il risque de perdre tout ce qu’il a déjà obtenu – son fils, sa descendance.

Mais avant tout, la différence se situe dans la relation qu’Abraham a avec son Dieu, et en particulier dans la promesse que Dieu avait faite à Abraham. Abraham a tout un vécu avec son Dieu. Le fils qu’il est prêt à sacrifier, c’est le fils de la promesse de Dieu (Gn 17.19). Abraham a cru en cette promesse, et Dieu lui a offert Isaac. La foi du patriarche en a été fortifiée. Abraham croit que la promesse de Dieu tiendra, quoi qu’il arrive. Lorsqu’il reçoit l’ordre déchirant de Dieu, Abraham répond sans hésitation apparente, parce qu’il est convaincu que Dieu fera le nécessaire pour honorer sa promesse. La démarche d’Abraham est une démarche de foi.

L’auteur de l’épître aux Hébreux a parfaitement saisi cela : C’est par la foi qu’Abraham, mis à l’épreuve, a offert Isaac. C’est son fils unique qu’il offrait, lui qui avait accueilli les promesses et à qui il avait été dit : C’est par Isaac que tu auras ce qui sera appelé ta descendance. Il estimait que Dieu avait même le pouvoir de réveiller un mort. C’est pourquoi son fils lui fut rendu : il y a là une parabole. (Hb 11.17-19)

Abraham a pu sacrifier Isaac parce qu’il savait que Dieu honorerait sa promesse, quitte à ressusciter un mort.

lundi 6 juillet 2009

Des Douze

Il y a quelque temps, je me suis intéressé aux douze tribus et à l’ordre dans lequel elles apparaissent dans l’Ecriture. Dans le Nouveau Testament, il y a une autre douzaine qui fait son apparition, celle des douze apôtres. Des listes de leurs noms sont données à quatre reprises : dans chaque Evangile synoptique et dans le livre des Actes. Voici l’ordre des noms dans les différents passages :

Quelques observations en vrac :

- Il y a des petites variations dans l’ordre, mais dans l’ensemble, le même ordre général transparaît. Pierre, le « patron » des apôtres est toujours cité en premier, Judas Iscarioth toujours en dernier (sauf dans les Actes, qui se situent après la mort du traître). Le rang de Jean est plus élevé dans les Actes, peut-être parce que Jean a joué, ensemble avec Pierre et Jacques, le premier apôtre martyr, une place particulièrement importante dans la jeune Eglise.

- J’ai également compté le nombre de citations nominatives de chaque apôtre. Les chiffres ne sont qu’indicatives, d’autant plus que certains apôtres ont eu plusieurs noms d’usage. (A titre d’exemple, j’ai lu, sans vérifier ces sources, que Barthélemy serait la même personne que Nathanaël dans l’Evangile de Jean.) Je me suis contenté des noms qui apparaissent dans les quatre listes. Mes chiffres indiquent que Pierre est de loin l’apôtre le plus cité, et il mérite sans aucun doute le titre primus inter pares. Loin derrière, on trouve les « 3 J » : Jean, Judas Iscarioth, et Jacques, puis Philippe, André et Thomas. Les autres ne sont quasiment cités que dans les quatre listes dont j’ai parlé plus haut. On voit que les listes des Douze reflètent à peu près la présence de chacun des apôtres dans les textes, à l’exception bien sûr de Judas Iscarioth, qui se trouve toujours relégué à la dernière place, pour des raisons évidentes.

- Quand on compare ces trouvailles avec celles concernant les douze tribus, on s’aperçoit que les Douze ont un rôle beaucoup moins structurant que les douze tribus dans l’AT. Alors que les noms des douze tribus sont cités très souvent, ceux des Douze ne le sont qu’une fois en dehors de la liste constitutive dans les Synoptiques. Si Jésus a peut-être choisi le nombre de ses collaborateurs les plus intimes pour faire référence aux douze tribus, on ne peut pas dire pour autant que le peuple de la nouvelle alliance comporte des sous-classes dont chacune se réfère à l’un des apôtres.

- Pour finir, j’ai trouvé deux textes qui font le lien entre les Douze et les douze tribus :

Ap 21.12-14 : [La Nouvelle Jérusalem] avait une grande et haute muraille. Elle avait douze portes, et sur les portes douze anges. Des noms y étaient inscrits, ceux des douze tribus des Israélites : à l’est trois portes, au nord trois portes, au sud trois portes et à l’ouest trois portes. La muraille de la ville avait douze fondations; elles portaient les douze noms des douze apôtres de l’agneau.

Et plus intéressant encore, Mt 19.28 : Jésus leur dit : Amen, je vous le dis, à vous qui m’avez suivi : au renouvellement de toutes choses, lorsque le Fils de l’homme s’assiéra sur son trône de gloire, vous aussi vous serez assis sur douze trônes pour juger les douze tribus d’Israël.

samedi 27 juin 2009

Second thoughts

Il faut se méfier des textes que l’on cite souvent hors contexte et dont on oublie parfois le sens premier. Un bel exemple se trouve dans le chapitre neuvième de l’épître aux Hébreux, aux versets 27 et 28 :

Et tout comme il est réservé aux hommes de mourir une seule fois – après quoi vient le jugement – de même aussi le Christ, qui s’est offert une seule fois pour porter les péchés d’une multitude, apparaîtra une seconde fois, en dehors du péché, pour ceux qui l’attendent en vue du salut.

J’ai souvent utilisé le verset 27 comme argument biblique contre la doctrine de la réincarnation, et il peut certainement servir en ce sens. Mais il s’agit d’un obiter dictum, d’une affirmation faite presque en passant, et certainement pas du cœur du message que veut nous transmettre l’auteur de l’épître.

Au cœur du message se trouve plutôt un parallélisme intéressant

Mort unique de l’homme – Don unique du Christ
Jugement – Seconde venue du Christ

Je trouve la deuxième partie du parallélisme assez surprenante. Je me serais attendu plutôt à une assimilation du jugement à la résurrection du Christ, qui constitue en quelque sorte le jugement de Dieu, son approbation de l’œuvre du Fils. Or l’auteur de notre épître souligne une correspondance entre le jugement qui attend les hommes et la venue glorieuse du Christ. Et il ne souligne même pas la venue du Fils aux fins du jugement, mais sa venue en vue du salut de ceux qui l’attendent.

Calvin a une lecture originale : « Le sens est celui-ci : puisque nous attendons avec patience le jour du jugement après la mort de l’homme, … pourquoi y aurait-il moins de patience en l’attente du second avènement du Christ ? » J’avoue ne pas être convaincu, car le jugement n’est mentionné qu’en passant, sans aucune référence à l’attente de celui-ci.

Après avoir feuilleté le livre d’Albert Vanhoye sur la structure littéraire de l’épître aux Hébreux, je me demande si le parallélisme donné plus haut ne nous engage pas sur une mauvaise voie. Peut-être faudrait-il plutôt voir les choses comme suit :

Mort unique de l’homme – Don unique du Christ
Jugement – Salut.

L’homme ne meurt qu’une fois. Après, c’est le jugement qui l’attend.
Cette perspective change avec l’œuvre du Christ.
Sa mort – unique, elle aussi – ouvre un nouvel horizon : le salut, pour ceux qui l’attendent.

lundi 22 juin 2009

« Vous êtes des dieux. » (JC remix)

Pour Laurent D.

Dans un billet précédent, j’ai essayé de voir plus clair dans le – difficile – psaume 82.

Il nous reste à voir comment ce psaume est utilisé par Jésus dans une discussion avec les Juifs que nous rapporte l’Evangile de Jean (Jn 10.31-38)

31 Les Juifs ramassèrent à nouveau des pierres pour le lapider.

32 Jésus leur dit : « Je vous ai montré beaucoup de belles œuvres venant du Père. Pour laquelle de ces œuvres allez-vous me lapider ? »

33 Les Juifs lui répondirent : « Ce n’est pas pour une belle œuvre que nous allons te lapider, mais pour blasphème, parce que, toi qui es un homme, tu te fais Dieu ! »

34 Jésus leur répondit : « N’est-il pas écrit dans votre loi : Moi, j’ai dit : Vous êtes des dieux ! 35 Ainsi elle a appelé dieux ceux à qui la parole de Dieu a été adressée, – et l’Ecriture ne peut être annulée – 36 et vous, vous dites à celui que le Père a consacré et envoyé dans le monde : « Tu blasphèmes ! » parce que j’ai dit : « Je suis Fils de Dieu » ! 37 Si je ne fais pas les œuvres de mon Père, ne me croyez pas. 38 Mais si je les fais, quand même vous ne me croiriez pas, croyez les œuvres ; sachez et comprenez ainsi que le Père est en moi, comme moi dans le Père. »

Ce texte est quelque peu énigmatique. A première lecture, on pourrait penser que Jésus relativise sa filiation divine ou du moins qu’il se sert d’un argument quelque peu sophiste pour se sortir d’une situation délicate. Dans les deux cas de figure, l’image que le christianisme traditionnel se fait de Jésus est remis en cause. En effet, si Jésus est une des personnes de la divinité, comme le confesse le christianisme, l’argument de Jésus sonne faux, dans la mesure où il éloigne les Juifs de la réalité de sa personne, alors que leur réaction prouve qu’ils avaient bien compris sa revendication. Qu’en est-il ?

Dans un premier temps, force est de constater que Jésus en appelle à l’autorité de l’Ecriture. … l’Ecriture ne peut être annulée, dit-il. La référence à votre loi est intéressante en soi, car il s’agit de la citation d’un psaume, texte qui ne fait pas partie de la loi au sens strict. Jésus semble poser le fondement de son argumentation. C’est comme s’il leur disait : « Les textes qui, selon vous-mêmes, font autorité (« votre loi ») ne sauraient être faux. »

Or, dans l’un de ces textes, Dieu appelle dieux des êtres autres que Dieu. Que ces êtres sont différents de Dieu est une nécessité, car la parole de Dieu leur est adressée. Nous avons vu que l’identité de ces dieux est susceptible d’interprétations très diverses. Mais leur identité précise ne semble pas cruciale pour l’argument que développe Jésus.

On reproche à Jésus de « se faire Dieu », apparemment parce qu’il s’est dit Fils de Dieu. Or il ne s’est pas dit Dieu. Comment pourrait-on alors l’accuser de blasphème, vu qu’il s’est attribué un titre moins glorieux que celui que Dieu lui-même donne à certaines de ses créatures ?

Si c’est ainsi qu’il faut comprendre notre texte, nous devons encore répondre aux interrogations que nous avons exprimées plus haut :

Jésus ne s’abaisse-t-il pas ?
N’est-il pas en train d’induire ses adversaires en erreur quant à ses véritables prétentions ?

Notons d’abord le contexte de l’argument. Jésus se trouve face à une foule qui s’apprête à le lapider pour blasphème. Nous ne sommes donc pas dans un contexte propice à des développements de haute théologie. En dégainant un argument bluffant, à la portée de ses adversaires, Jésus dépressurise un peu l’atmosphère et oblige ces hommes enragés à réfléchir. Ceci lui permet de placer un autre argument décisif, concernant la nature de ses œuvres. Accessoirement, Jésus évite à ces hommes d’aller trop loin dans leur durcissement, en levant la main contre l’Envoyé de Dieu.

Certes, Jésus ne saisit pas cette opportunité de dire sa divinité, mais de toute façon, ses interlocuteurs ne sont pas en mesure de la saisir, dans l’état où ils se trouvent. En leur inoculant la citation du Psaume 82, Jésus les invite à réfléchir un peu et à admettre que notre vision de la sphère divine est très limitée. Si Dieu appelle dieux les membres de son assemblée divine, il faut conclure qu’il y a plus de choses au ciel et sur terre que n’en rêve notre théologie. Alternativement, s’il appelle dieux des juges humains, à qui il a délégué sa prérogative de jugement, il faut conclure que le terme est quelque peu élastique et que celui que le Père a consacré et envoyé dans le monde peut y prétendre sans l’ombre d’un doute. (Il est vrai que l’argument est plus fort si les dieux du Psaume 82 sont des êtres humains, comme le pensent beaucoup de commentateurs, mais in fine ce n’est pas déterminant.)

On a pu objecter que la divinité des personnages du psaume (quelle que soit leur identité) et celle de Jésus ne sont pas vraiment comparables. Un grand nombre de commentateurs répondent à cela en soulignant que nous sommes en présence d’un raisonnement a fortiori. Herman Ridderbos a, me semble-t-il, raison lorsqu’il explique que ce qui est en jeu ici, ce n’est pas l’unicité radicale de Jésus – sa différence ontologique, pour utiliser un gros mot – et sa relation particulière avec le Père, mais l’accusation de blasphème. Le psaume 82 est alors un moyen de défense adéquat, et il suggère la direction dans laquelle il faut creuser pour aller plus loin. Je laisse le mot de la fin à Ridderbos : « S’ils veulent comprendre quelque chose à Jésus, ils devront d’abord comprendre quelque chose de Dieu, tel qu’il s’est révélé lui-même, non seulement dans son unicité inaccessible et dans sa gloire céleste, mais aussi dans sa volonté de se révéler et de sauver (his self-communicating will to save), dans laquelle sa Parole est venue. »

lundi 25 mai 2009

Petit traité de natation biblique

Quiz pour connaisseurs confirmés de la Bible : quels sont les textes bibliques où l’on nage ?

• Il y a bien sûr le récit de Simon Pierre qui se rend compte que le Christ ressuscité se trouve au bord du lac et qui le rejoint à la nage. Mais à regarder de près, le texte en question (Jn 21.7) ne comporte pas le verbe ‘nager’ : Alors le disciple que Jésus aimait dit à Pierre : C’est le Seigneur ! Quand Simon Pierre eut entendu que c’était le Seigneur, il attacha son vêtement à la ceinture – car il était nu – et il se jeta (έβαλεν) à la mer.

• Sauf erreur, le seul passage dans le NT qui évoque l’action de nager, se trouve dans les Actes des apôtres. Paul est sur le point d’être transféré à Rome, quand le bateau qui le transporte rencontre des difficultés. La situation est critique : Les soldats avaient décidé de tuer les prisonniers, de peur que l’un d’eux ne s’échappe à la nage (εκκολυμβήσας). Mais le centurion, qui était décidé à sauver Paul, les a empêchés de mettre leur décision à exécution. Il a donné l’ordre à ceux qui savaient nager (κολυμβαν) de se jeter les premiers à l’eau pour gagner la terre. (Ac 27.42s)

• Jonas, malgré ses aventures maritimes, ne semble pas avoir eu à nager. A peine jeté dans l’eau par ses compagnons d’infortune, il est avalé par le fameux poisson : … ils prirent Jonas et le lancèrent à la mer, et la fureur de la mer s'arrêta. […] YHWH fit intervenir un grand poisson qui engloutit Jonas, …. (Jon 1.15 ; 2.1) Et la fin de l’épisode est résolument sèche : YHWH parla au poisson, qui vomit Jonas sur la terre ferme. (Jon 2.11)

• Sinon, dans l’AT, il y a une vision magnifique d’Ezéchiel. Le prophète examine un fleuve qui sort du Temple et qui devient de plus en plus profond. [L’homme] mesura encore mille coudées ; c’était un torrent que je ne pouvais traverser, car l’eau était si profonde qu’il fallait y nager (שָׂחוּ ; l’hébreu utilise ici le nom natation et non pas le verbe) ; c’était un torrent qu’on ne pouvait traverser. (Ez 47.5)

• Le verbe nager (שׂחה) apparaît deux fois dans l’AT. Une fois dans sous une forme quelque peu cachée, dans le Psaume 6, verset 7 : Je me fatigue à force de gémir / chaque nuit je baigne (אַשְׂחֶה) mon lit de mes pleurs / j’arrose mon lit de mes larmes. La forme du verbe (hifil) est la forme causative : à titre d’exemple, le hifil du verbe ‘sortir’ exprime l’action de ‘faire sortir’. Selon le dictionnaire de Reymond le hifil de ‘nager’, c’est ‘obliger à nager’ et par extension ‘inonder’. On aurait donc pu préférer la traduction j’inonde mon lit de mes pleurs.

• Le verbe apparaît aussi dans un oracle d’Esaïe contre Moab (Es 25.10-12). Mais comme ce texte est aussi impressionnant que peu connu, je lui consacrerai un billet à part.

• Enfin, pour être complet, dans certaines traductions de la Bible (comme par exemple la NBS), un verset d’Ezéchiel où Dieu menace le pharaon (Ez 32.6) est traduit par : j’arroserai de ton sang le pays où tu nages, jusqu’aux montagnes, tu rempliras tes ravins. Mais le mot qui est traduit ici par où tu nages (צָפתְךָ) est un mot qui n’apparaît qu’une fois dans l'AT et n’a probablement rien à voir avec l’action de nager. Il pourrait se référer à des excréments. Block pense que l’image montre « la terre qui boit les excréments, le sang et d’autres fluides corporels qui se déversent quand un animal est abattu ». Tout baigne ...

mardi 19 mai 2009

Des heures et des heures

En réfléchissant encore au nombre 24 dans l’Apocalypse (voir mon précédent billet à ce sujet), il m’est venu à l’esprit que ce nombre pourrait aussi correspondre au nombre d’heures d’un jour. Le nombre suggérerait ainsi la totalité.

J’ai alors découvert que je ne savais pas pourquoi un jour a 24 heures, ni même si les Hébreux avaient un jour à 24 heures.

Renseignements pris, il semblerait que la naissance des jours à 24 heures se situe en Mésopotamie, plusieurs millénaires avant l’ère chrétienne. La division en 24 se serait imposée du fait qu’elle est particulièrement commode, car elle permet de désigner très facilement la moitié, le tiers et le quart du jour ou de la nuit. Toujours selon mes sources, les Hébreux auraient adopté cette façon de diviser la journée lors de leur exil babylonien.

Pour y voir un peu plus clair, j’ai fait le tour de tous les versets bibliques – il y en a une centaine – qui comportent le mot « heure ». Lorsqu’on fait cette recherche dans une traduction française, on s’égare vite. En effet, la plupart du temps quand on y trouve le mot « heure » dans les traductions des textes de l’AT, il traduit l’hébreu עֵת, qui se traduit d’habitude par « temps » ou « moment ». On ne s’étonnera donc pas que cette « heure » désigne un moment plus ou moins précis de la journée, comme l’heure où les femmes sortent pour puiser l’eau (Gn 24.11) ou l’heure du repas (Rt 2.14), pour ne citer que deux exemples. Chez Jérémie, on trouve l’expression plus précise heure de midi (Jr 20.16). Le terme araméen qui désigne l’heure au sens moderne (שָׁעָה) – et qui est le mot pour « heure » en hébreu moderne – apparaît à six reprises dans le livre de Daniel, mais plutôt dans le sens « instant ».

Le mot ώρα a cette même signification de « moment » dans bon nombre de textes du NT. On y parle, par exemple, de l’heure où le voleur doit venir (Lc 12.39), ou de l’heure du dîner (Lc 14.17 ; cf. Lc 22.14). Jésus dit à la Samaritaine : L’heure vient où … (Jn 4.21). C’est également dans ce sens qu’il nous est dit Jean prenait Marie chez lui dès cette heure-là (Jn 19.27).

L’heure peut également désigner le moment décisif : L’heure s’est approchée; le Fils de l’homme est livré aux pécheurs. (Mt 26.45 ; Mc 14.41 ; cf. Jn 16.4,21). On trouve ce sens notamment chez Jean : Mon heure n’est pas encore venue (Jn 2.4). Le caractère dramatique de l’instant est particulièrement mis en valeur dans l’expression dernière heure que Jean utilise une fois : Mes enfants, c’est la dernière heure; vous avez entendu dire qu’un antichrist vient, et il y a maintenant beaucoup d’antichrists : de là nous savons que c’est la dernière heure. (1 Jn 2.18)

Le mot a parfois un sens plus technique et précis. Dans une parabole, on se plaint de gens qui n’ont travaille qu’une heure (Mt 20.12) et Jésus reproche aux disciples de n’avoir pas su veiller une heure avec lui (Mt 26.40 ; Mc 14.37). Plusieurs textes de la main de Luc montrent le souci de précision temporelle : Après un intervalle d’environ une heure … (Lc 22.59) ; Environ trois heures plus tard, … (Ac 5.7) ; … pendant près de trois heures (Ac 19.34). Le sens précis semble également visé dans la parole Pour ce qui est du jour et de l’heure, personne ne les connaît, ni les anges des cieux, ni le Fils, mais le Père seul. (Mt 24.36 ; Mc 13.32). Voir aussi Ap 17.12 où les rois reçoivent le pouvoir pendant une seule heure (mais cette durée semble avoir un caractère symbolique).

Toujours dans l’Apocalypse, on trouve un verset très intéressant, comportant une subdivision de l’heure : Quand il ouvrit le septième sceau, il y eut dans le ciel un silence d’environ une demi-heure (ημίωρον ; Ap 8.1). On m’a dit que c’était la citation donnant la précision temporelle la plus fine de tous les textes de l’Antiquité qui nous sont connus.

Une innovation du NT par rapport à l’AT, c’est le décompte des heures. Ainsi on évoque la troisième (Mt 20.3 ; Mc 15.25 ; Ac 2.15), la sixième (Mt 27.45 ; Mc 15.33 ; Lc 23.44 ; Jn 4.6 ; 19.14 ; Ac 10.9), la septième (Jn 4.52) la neuvième (Mt 20.5 ; 27.45s ; Mc 15.33s ; Lc 23.44 ; Ac 10.3,30 ; NB : c’est l’heure de la prière : Ac 3.1), la dixième (Jn 1.39) et l’onzième heure (Mt 20.6,9). On notera que les multiples de trois reviennent le plus fréquemment, peut-être parce que la mesure du temps était difficile et que les intervalles de trois heures constituaient un repère plus pratique que l’heure à l’unité.

Chez Jean, on trouve un texte fort intéressant qui atteste de la division de la journée en 12 heures : Jésus répondit : N’y a-t-il pas douze heures dans le jour ? Si quelqu’un marche de jour, il ne trébuche pas, parce qu’il voit la lumière de ce monde … (Jn 11.9) Que la même division s’appliquait à la nuit semble se refléter dans Ac 23.23 qui fait allusion à la troisième heure de la nuit.

Pour revenir à notre point de départ : le nombre des anciens s’inspire-t-il des 24 heures du jour ? Sur la base de ce que nous venons de voir, je dirais que cela n’est pas exclu, mais que c’est somme toute peu probable. Si, techniquement parlant, les habitants de la région méditerranéenne du début de notre ère avaient un jour de 24 heures, ils semblent avoir raisonné plutôt en jours de douze heures, suivis de nuits de 12 heures. Le nombre 24 n’aurait donc, selon toute vraisemblance, pas été associé avec le nombre d’heures du jour.

jeudi 14 mai 2009

"24" dans la Bible

… je fus [saisi] en esprit, et voici : un trône était disposé dans le ciel … Tout autour du trône, vingt-quatre trônes, et sur ces trônes, vingt-quatre anciens assis, vêtus de toges blanches. Sur leurs têtes, des couronnes d’or. (Ap 4.2,4)

Une des caractéristiques intéressantes des anciens que mentionne l’Apocalypse (a total, à 12 reprises !) est leur nombre : vingt-quatre.

Bon nombre de commentateurs concluent très rapidement que 24 = 12 + 12, la première douzaine étant liée aux 12 tribus d’Israël, la deuxième douzaine aux 12 apôtres. Cette lecture n’est pas infondée, surtout quand on lit la fin du livre où il est dit de la Nouvelle Jérusalem :

Elle avait une grande et haute muraille. Elle avait douze portes, et sur les portes douze anges. Des noms y étaient inscrits, ceux des douze tribus des Israélites : à l’est trois portes, au nord trois portes, au sud trois portes et à l’ouest trois portes. La muraille de la ville avait douze fondations; elles portaient les douze noms des douze apôtres de l’agneau. (Ap 21.12-14)

Ce qui est un peu gênant, c’est que cette clé de lecture n’est livrée qu’à la fin du livre, et que quelqu’un qui écoutait la lecture du livre n’y aurait pas forcément pensé. Et ce d’autant que cette association entre apôtres et tribus ne semble pas proposée ailleurs dans le NT. Tout au contraire. Chez Matthieu et Luc, nous lisons une parole intéressante de Jésus :

Jésus leur dit : Amen, je vous le dis, à vous qui m’avez suivi : à la Nouvelle Naissance, lorsque le Fils de l’homme s’assiéra sur son trône de gloire, vous aussi vous serez assis sur douze trônes pour juger les douze tribus d’Israël. (Mt 19.28 cf. Lc 22.30)

La proximité avec la scène des chapitres 4 et 5 de l’Apocalypse est frappante, mais ici, non seulement les apôtres ne partagent pas les trônes avec les représentants des tribus, mais c’est précisément les apôtres qui jugent les tribus. Dans une optique d’association entre patriarches et apôtres, on aurait pensé que ce serait aux patriarches de juger les 12 tribus et aux apôtres de juger les hommes et femmes de la nouvelle alliance.

Je crois que c'est Brütsch qui a signalé, non sans humour, que si douze des anciens sont les douze apôtres, et si l’auteur de l’Apocalypse est l’apôtre Jean (ce qui me semble probable), Jean serait en train de se regarder lui-même assis sur un trône.

Je me suis donc intéressé à la question de savoir si le nombre 24, qui a une importance certaine pour les numérologues (24 = 2 x 12 = 3 x 8 = 4 x 6), apparaît ailleurs dans la Bible.

Une recherche sommaire montre que 24 est :
  • le nombre de bœufs offerts par les 12 tribus (Nb 7.88) ;
  • le nombre de milliers de morts suite à la faute d’Israël avec les femmes madianites (Nb 25.9) ;
  • le nombre de doigts des mains et des pieds d’un géant tué par un neveu de David (2 S 21.20 ; 1 Ch 20.6) ;
  • la durée en années du règne d’Asa, roi de Juda (1 R 15.33) ;
  • le nombre de classes de prêtres (1 Ch 24.1-18) ;
  • le nombre de postes de chanteurs-prophètes-musiciens du Temple (1 Ch 25.1-31) ;
  • le jour du mois de plusieurs événements rapportés (le 24e jour du … 1er mois : Dn 10.4 ; 6e mois : Ag 1.15 ; 7e mois : Né 9.1 ; 9e mois : Ag 2.10,18 ; 11e mois : Za 1.7).
Aucun de ces exemples emporte la conviction d’une parenté avec le nombre des anciens dans l’Apocalypse, à l’exception peut-être des 24 classes de prêtres, et dans une moindre mesure, des 24 postes de chanteurs. Il est possible qu’outre une allusion aux deux douzaines, Jean ait voulu faire allusion aux classes de prêtres dans le Temple. Il y aurait donc autant d’anciens (qui sont des rois-prêtres) dans les lieux célestes qu’il y a eu de classes de prêtres dans le Temple de Jérusalem.

dimanche 3 mai 2009

Jésus, fils de Lévi ?

Dans un précédent billet, j’ai mentionné la possibilité que Jésus ne soit fils de David que par son père adoptif, et que sa mère Marie était une descendante de la tribu de Lévi. En lisant l’épître aux Hébreux, j’ai compris pourquoi ce détail, à supposer qu’il soit vrai, est passé sous silence dans les Ecritures.

En effet, l’auteur de l’épître aux Hébreux démontre que l’œuvre de Jésus constitue une rupture avec la prêtrise de l’Ancienne Alliance :

Si donc l’accomplissement avait été par le sacerdoce lévitique, – car c’est sur lui que repose la loi donnée au peuple – quel besoin y aurait-il eu encore que se lève un autre prêtre selon l’ordre de Melchisédek, et non pas selon l’ordre d’Aaron ? En effet, lorsque le sacerdoce est changé, il y a nécessairement aussi un changement de loi. Car celui à qui s’appliquent ces paroles appartient à une autre tribu, dont personne n’a été attaché au service de l’autel. En effet, il est notoire que notre Seigneur est issu de Juda, tribu dont Moïse n’a rien dit concernant les prêtres. Cela devient plus évident encore quand se lève, à la ressemblance de Melchisédek, un autre prêtre qui l’est devenu, non par la loi d’un commandement relatif à la chair, mais par la puissance d’une vie indestructible. Car ce témoignage lui est rendu : Tu es prêtre pour toujours selon l’ordre de Melchisédek. En effet, il y a, d’une part, suppression d’un commandement antérieur à cause de sa faiblesse et de son inutilité – car la loi n’a rien porté à son accomplissement – et, d’autre part, introduction d’une espérance supérieure, par laquelle nous nous approchons de Dieu. (Hb 7.11-19)

Jésus est bel et bien prêtre, mais un prêtre d’un type différent de – et supérieur à – la prêtrise lévitique : prêtre selon l’ordre de Melchisédek.

Je me souviens de ma prof d’ivrit qui me taquinait en disant que nous chrétiens avions dénaturé les Ecritures en faisant de Melchisédek un personnage de premier plan, alors qu’il n’apparaît que dans un fait divers de la Genèse. Mais ce n’est pas tout à fait vrai. Ne lit-on pas dans le psaume 110, un texte clairement messianique :

Déclaration de YHWH à mon seigneur (לַאדנִי) :
Assieds-toi à ma droite,

jusqu’à ce que je fasse de tes ennemis ton marchepied !

YHWH tendra de Sion le sceptre de ta puissance :
domine au milieu de tes ennemis !
[…]
YHWH l’a juré, il ne le regrettera pas :

Tu es prêtre pour toujours, à la manière de Melchisédek
.
(Ps 110.1-2,4)

Jésus, fils de Lévi ? Peut-être, par sa mère.
Jésus prêtre selon Melchisédek ? Assurément, par le Père.

samedi 18 avril 2009

Aneries bibliques, selon Jean

Dans mon précédent billet, nous avons étudié le récit que Matthieu donne de l’entrée triomphale de Jésus dans la ville de Jérusalem, et plus particulièrement la citation du prophète Zacharie par l’Evangéliste. Son confrère Jean établit également un lien entre ce fait divers et Za 9.9, mais d’une manière un peu différente.

Rappelons la parole de Zacharie, dans la traduction grecque de la Septante :

Réjouis-toi vivement, fille Sion !
Proclame [ta joie], fille Jérusalem !
Voici, ton roi vient à toi,
Il est juste et sauveur,
Doux et monté sur une bête de somme,
[Sur] Un poulain jeune.

Chez Jean, cela devient (Jn 12.14-15) :

Jésus trouva un ânon et s’assit sur lui, comme il est écrit :
« N’aie pas peur, fille Sion !
Voici, ton roi vient
Assis sur un poulain d’âne. »

Nous avons là une version plus courte et apparemment moins composite que celle de Matthieu.

Réjouis-toi vivement N’aie pas peur, fille Sion !
Proclame [ta joie], fille Jérusalem !
Voici, ton roi vient à toi,
Il est juste et sauveur,
Doux et monté Assis sur une bête de somme,
Un poulain d’âne jeune.

Comme Matthieu, Jean omet l’exhortation à l’allégresse et les prédicats de justice et de salut. Même la référence à la douceur est omise, dans un souci de concision évident. Peut-être Jean estimait-il que la présence du poulain d’âne était suffisante pour exprimer cette douceur.

Notons aussi que la précision à toi a disparu chez Jean. Peut-être Jean veut-il souligner que Jésus ne vient pas seulement à Jérusalem, mais que sa messianité concerne le monde entier.

Mais la différence la plus significative réside sans doute dans l’introduction : N’aie pas peur !

On a parfois vu dans cette modification une allusion à des textes comme Es 35.4 ou Es 40.9 qui comportent l’expression « N’ayez pas peur … voici, notre (ou votre) Dieu ! » Et c’est vrai que la formule introductive « comme il est écrit » suggère une citation (et contrairement à celle de Matthieu, ne suggère pas une citation d’un prophète unique et bien identifié). Néanmoins, il me paraît difficile d’y voir une référence aux textes d’Esaïe, entre autres parce que ces textes comportent des impératifs au pluriel. Il y a un autre candidat, autrement plus prometteur. C’est un verset du prophète Sophonie :

Pousse des cris de joie, fille Sion !
Proclame [ta joie], Israël !
Réjouis-toi, exulte de tout ton coeur, fille Jérusalem !
YHWH a écarté de toi les jugements,
il a détourné ton ennemi;
le roi d’Israël, YHWH, est en ton sein;
tu n’as plus de malheur à craindre.
En ce jour-là, on dira à Jérusalem :
N’aie pas peur, Sion,
ne perds pas courage !
En ton sein, YHWH, ton Dieu, est un héros sauveur;
il fera de toi sa plus grande joie ;
il gardera le silence dans son amour;
il poussera des cris d’allégresse à ton sujet.
(So 3.14-17)

Et là, la boucle se boucle. Sophonie lui aussi exhorte Sion à la joie, avec pratiquement les mêmes termes que Zacharie, mais en élargissant Jérusalem à Israël. L’association est toute naturelle. En fondant les citations de Zacharie et de Sophonie, Jean introduit peut-être un peu de sa « haute christologie », car l’association des textes suggère que Jésus est personne d’autre que … YHWH. Le texte de Sophonie clarifie aussi de quoi il ne faut pas avoir peur : de Dieu qui vient en tant que juge. Et c’est bien vrai que la mission que s’apprête à accomplir Jésus est justement là : écarter le jugement de son peuple, et détourner l’ennemi.

PS : J’ai failli louper la référence à Sophonie, car dans la traduction de la Septante, l’exhortation « N’aie pas peur, Sion » est absente. On y lit : En ce moment, Le Seigneur dira à Jérusalem : Aie courage, Sion ! Ne laisse pas tomber tes mains ! Le texte de Sophonie cité ci-dessus correspond à l’original hébraïque.

mercredi 15 avril 2009

Aneries bibliques, selon Matthieu

Je me suis récemment penché sur les récits de l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, à dos d’âne, quelques jours avant sa mort. Tous les quatre Evangélistes racontent cet événement (Mt 21.1ss ; Mc 11.1ss ; Lc 19.29ss ; Jn 12.12ss). Deux d’entre eux, Matthieu et Jean, la relient à une prophétie du prophète Zacharie (Za 9.9), qui dit, dans la traduction grecque de la Septante (que semblent citer les Evangélistes) :

Réjouis-toi vivement, fille Sion !
Proclame [ta joie], fille Jérusalem !
Voici, ton roi vient à toi,
Il est juste et sauveur,
Doux et monté sur une bête de somme,
[Sur] Un poulain jeune.

Matthieu 21.4-5 la cite comme suit :

Tout cela se passa [ainsi] pour que soit accompli ce qui avait été dit par le prophète :
Dites à la fille Sion :
« Voici, ton roi vient à toi
Doux et monté sur un âne
Sur un poulain, le petit de la bête de somme. »

A regarder de près, Mt 21.5 n’est pas une citation mot pour mot. Curieusement, Matthieu a supprimé l’incitation à la joie de Zacharie, alors qu’elle se serait très bien insérée dans le récit évangélique. On estime généralement que Matthieu a en effet fusionné la prophétie de Zacharie avec un passage d’Esaïe, Es 62.11, qui dit, toujours dans la version de la Septante :

… Dites à la fille Sion : Voici, le sauveur vient à toi …

Le texte de Matthieu se présente donc comme un patchwork de deux textes (en gras, j’ai mis le texte conservé de Zacharie, en gris, les omissions par rapport à Zacharie et Esaïe, en vert, le texte qui vient d’Esaïe) :

Réjouis-toi vivement, Dites à la fille Sion :
Proclame [ta joie], fille Jérusalem !
« Voici, le sauveur ton roi vient à toi,
Il est juste et sauveur,
Doux et monté sur une bête de somme un âne,
[Sur] Un poulain jeune, le petit de la bête de somme.

Probablement, il ne faut pas attacher beaucoup d’importance à la variation des termes âne, ânon, bête de somme etc. Mais il y a d’autres choix éditoriaux intéressants. L’insertion de Es 62.11 dans la prophétie de Zacharie fait que la fille Sion (c'est-à-dire la ville de Jérusalem) n’est plus l’interlocutrice directe du prophète. Zacharie, tel que cité par Matthieu, s’adresse à des tiers qui doivent porter le message à Sion. Du coup, me semble-t-il, Sion n’est plus au centre de l’attention et celle-ci se porte davantage sur le message à transmettre, et donc sur le roi qui doit venir. Autrement dit, Matthieu met en valeur le message en se passant des exhortations à l’allégresse.

C’est également intéressant de voir que l’allusion à la justice et le sauvetage que contient la prophétie de Zacharie est éliminée par Matthieu. L’Evangéliste insiste donc surtout sur la douceur et l’humilité du roi, et cela harmonise très bien avec l’intention probable de Jésus dans le choix de l’ânon comme monture. En effet, comme cela transparaît dans la version de Jean, la foule est excitée dès que Jésus approche de Jérusalem, et le choix de l'âne répond à cette excitation. Il est donc possible de voir dans le geste de Jésus, outre la réalisation de la prophétie, la volonté d’étouffer dans l’oeuf certains malentendus messianiques (le justicier, le sauveur militaire). Certes, Jésus est le roi qui vient, mais il ne vient pas en guerrier victorieux, sur un cheval de combat (Za 9.10 !), mais en roi de paix.

dimanche 29 mars 2009

Le mystère des tablettes de pierre (suite et fin)


En m’intéressant aux tablettes de la loi, j’ai fait une autre découverte intéressante : Dans le reste de la Bible, on ne parle pratiquement plus des tablettes. J’ai trouvé une seule mention explicite dans l’Ancien Testament : au temps de Salomon, nous est-il dit, il n’y avait rien dans le Coffre, sinon les deux tablettes de pierre que Moïse y avait déposées, à l’Horeb, quand YHWH avait conclu une alliance avec les Israélites, lorsqu’ils étaient sortis d’Egypte. (1 R 8.9 ; cf. 2 Ch 5.10). C’est tout de même étonnant que des objets aussi remarquables ne soient pas cités plus fréquemment.

Dans le Nouveau Testament, on ne s’y attarde guère plus. L’épître aux Hébreux les mentionne tout juste :

[Le lieu très saint du Temple] contenait un autel à encens en or et le coffre de l’alliance, entièrement recouvert d’or, dans lequel il y avait une urne d’or contenant la manne, le bâton d’Aaron qui avait fleuri et les tablettes de l’alliance. (Hb 9.4)

Il y a cependant un texte fort intéressant au sujet des tablettes, un texte de la plume de l’apôtre Paul qui écrit aux chrétiens de Corinthe :

Il est manifeste que vous êtes une lettre du Christ confiée à notre ministère : une lettre écrite, non pas avec de l’encre, mais avec l’Esprit du Dieu vivant ; non pas sur des tablettes de pierre, mais sur des tablettes de chair, sur des cœurs. (2 Co 3.3)

Selon toute vraisemblance, Paul fait ici allusion à une promesse d’Ezéchiel :

Je vous donnerai un cœur nouveau et je mettrai en vous un souffle nouveau ; j'ôterai de votre chair le cœur de pierre et je vous donnerai un coeur de chair. Je mettrai mon souffle en vous et je ferai en sorte que vous suiviez mes prescriptions, que vous observiez mes règles et les mettiez en pratique. (Ez 36.26-27)

Mais là où Ezéchiel oppose le cœur de chair au cœur de pierre, Paul traduit les cœurs en tablettes de chair et oppose celles-ci aux tablettes de pierre, allusion évidente aux tablettes du Sinaï.

La nouvelle alliance n’a plus besoin des tablettes. Elle est directement inscrite dans les cœurs. Mais avant comme après, c’est Dieu qui écrit.

mardi 24 mars 2009

De la liberté

En lisant le journal local hier, je suis tombé sur la recension d’une BD, intitulée « Le Dernier Templier ». Voici comment cet ouvrage est présenté :

New York, Metropolitan Museum of Art. Alors que les personnalités de la ville se pressent à l’exposition sur les trésors du Vatican, quatre cavaliers en costume médiéval pénètrent dans le musée où ils sèment la terreur. Tess, une archéologue qui assiste à la scène, entend l’un d’eux prononcer une phrase mystérieuse (« Veritas Vos Liberabit ») qui la conduit sur les traces des fameux Templiers dont la fortune supposée continue d’enflammer les imaginations. Sean Reilly, un sympathique agent du FBI, mène l’enquête.

Veritas vos liberabit. Pourquoi chercher midi à quatorze heures ? Pourquoi entourer d'ésotérisme une parole qui a pu être reprise par les Templiers, mais qui est avant tout parole d’Evangile ? Dans mon Novum Testamentum Latine, je la trouve dans l’Evangile selon Jean, au chapitre 8, verset 32 : veritas liberabit vos. En bon français, ce verset donne :

Jésus disait aux Juifs qui avaient mis leur foi en lui : Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples ; vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres.

Le chapitre 8 est un des passages les plus ardus de l’Evangile, me semble-t-il, et je n’ai pas la prétention de vouloir l’expliquer dans un petit billet comme celui-ci, mais il me semble que cette petite phrase de rien du tout véhicule une pensée à la portée de tous. Que pour être libre, il faut avoir reçu la vérité, et il faut y demeurer. L’homme naturel ne connaît pas ces choses. Il ne saurait donc être libre. Il est prisonnier.

L’autre jour encore, à l’Eglise, j’ai entendu quelqu’un s’étendre sur le « libre arbitre » dont jouiraient les hommes, et qui leur permettrait de choisir le bien. C’est faire peu de cas de cette promesse de Jésus, qui promet la liberté à ceux qui reçoivent la vérité de ses mains. Sans elle, nous disposons tout au plus d’un « serf abitre », pour reprendre la célèbre formule de Martin Luther.

samedi 14 mars 2009

Fils de David … par adoption

Que le Messie allait se situer dans la descendance de David, voilà une conviction qui se dégage des textes de l’Ancien Testament. En effet, le Psaume 110 annonce la domination éternelle de celui que David appelle son Seigneur, domination qui était promise à la descendance de David (1 R 8.25 ; Ez 37.25 …). Bien que ce lien ne soit pas explicite, le peuple d’Israël l’avait saisi et l’enseignement des scribes au temps de Jésus comporte cet élément (Mc 12.35 ; Lc 20.41). Si Jésus est effectivement le Messie, il doit se situer dans la descendance de David.

C’est donc sans surprise que nous voyons une généalogie en ce sens au tout début du Nouveau Testament : c’est l’Evangile de Matthieu (Mt 1.1-17) qui nous donne la généalogie de Jésus, fils de David. Mais à notre surprise, cette généalogie davidique débouche sur … Joseph, l’époux de Marie, le père adoptif de Jésus. Et Marie alors ? L’Ecriture ne donne aucun détail sur ses ancêtres. Tout au plus savons-nous que sa parente (Lc 1.36) Elisabeth était de la famille d'Aaron, et donc de la tribu de Lévi (Lc 1.5), ce qui pourrait suggérer que Marie l’était aussi. (Si c’était bien le cas, on pourrait dire que Jésus est prêtre par la mère et roi par le père adoptif !) On a parfois voulu rattacher la généalogie que Luc donne de Jésus (Lc 3.23ss) à Marie, mais cette lecture demande quelques pirouettes exégétiques et semble bien peu vraisemblable.

Si on en reste aux données bibliques, Jésus semble donc être Fils de David par adoption. Le seul indice contraire se trouve dans l’épître de Paul aux Romains, où l’apôtre dit que la bonne nouvelle concerne le Fils, issu de la descendance de David selon la chair (Rm 1.3). Mais la suite montre que ce selon la chair doit se comprendre comme signifiant ‘humainement’, par opposition à l’aspect spirituel qu’évoque le verset suivant. On pourrait peut-être encore faire valoir que lorsque l’ange annonce à Marie que Dieu donnera à son enfant le trône de David, son père (Lc 1.32), elle lui oppose seulement qu’elle n’a pas de relations avec un homme (et non pas avec un homme descendant de David), mais peut-on fonder une doctrine sur une réaction ad hoc d’une jeune fille bouleversée ?

Fils de Dieu par adoption. Jésus n’est pas un simple descendant de David, il vient d’ailleurs. Mais il a bien voulu s’insérer dans cette lignée à qui la domination éternelle était promise. C’est cette vérité que le choix de Dieu semble souligner. Et il faut ajouter qu’il donne une place d'honneur à Joseph. C’est en adoptant Jésus qu’il a fait de lui ce qu’il devait être : Fils de David. Enfin, cette parole me semble nous concerner aussi, nous qui nous savons adoptés par Dieu (Eph 1.5). Nous sommes ses fils et ses filles, aussi sûr que Jésus était le Fils de David promis. C’est dire.

dimanche 8 mars 2009

Loi et Foi

Parmi les sujets d’étude les plus passionnants que nous offre le Nouveau Testament, il y a les citations qu’il fait de l’Ancien. Celui qui s’arrête dans sa lecture pour creuser un peu, est souvent richement récompensé. Parfois, il se trouve néanmoins devant de vrais problèmes de compréhension.

Le début du chapitre 10 de l’épître aux Romains en donne un bel exemple. Nous y lisons :

5 En effet, Moïse écrit à propos de la justice qui vient de la loi : L’homme qui fera ces choses vivra par elles. 6 Mais voici comment parle la justice qui relève de la foi : Ne dis pas en ton cœur : Qui montera au ciel ? – c’est-à-dire : pour en faire descendre le Christ – 7 ou : Qui descendra dans l’abîme ? – c’est-à-dire : pour faire remonter le Christ d’entre les morts. 8 Que dit-elle donc ? La Parole est près de toi, dans ta bouche et dans ton cœur – c’est là la parole de la foi, que nous proclamons. 9 En effet, si, avec ta bouche, tu reconnais en Jésus le Seigneur, et si, avec ton cœur, tu crois que Dieu l’a réveillé d’entre les morts, tu seras sauvé.

Ce texte contient plusieurs citations de (ou du moins allusions à) l’Ancien Testament, mais nous nous contenterons d’en soulever une seule. Celle des versets 6 et 7, qui évoque Dt 30.11-14 :

11 Car ce commandement que j’institue pour toi aujourd’hui n’est pas au-dessus de tes forces ni hors de ta portée. 12 Il n’est pas dans le ciel, pour que tu dises : « Qui montera pour nous au ciel afin de nous l’apporter et de nous le faire entendre, pour que nous le mettions en pratique ? » 13 Il n’est pas de l’autre côté de la mer, pour que tu dises : « Qui passera pour nous de l’autre côté de la mer afin de nous l’apporter et de nous le faire entendre, pour que nous le mettions en pratique ? » 14 Cette parole, au contraire, est tout près de toi, dans ta bouche et dans ton cœur, afin que tu la mettes en pratique.

Paul évoque la parole de la foi, par opposition à celle de la loi. Il explicite cette parole de la foi, en citant le Deutéronome, qui parle … de la loi ! Il fallait un apôtre pour oser ce rapprochement, autrement on aurait crié à la mauvaise exégèse.

Que dire alors ? Paul s’est-il égaré ? Le penser, ce serait sous-estimer l'apôtre. La parole de Moïse que rapporte le Deutéronome met l’accent sur la grâce de Dieu qui a donné une parole, un commandement à son peuple. Ce n’est pas la peine de monter au ciel ou de traverser la mer pour la trouver – elle est là, confiée au peuple, prête à l’emploi. C’est une faveur de Dieu, qui n’est pas donnée à tous les peuples de la terre. Cette loi est donc expression de la grâce de Dieu.

La grâce de Dieu s’est encore démultipliée dans la venue du Fils. Le Messie est venu, il est mort et ressuscité, et monté auprès du Père, rendant le salut accessible à la seule foi. Vouloir monter au ciel, c’est méconnaître que le Fils y est déjà. Vouloir descendre dans l’abîme, c’est méconnaître que le Fils y a été, et n’y est plus. Non, pour trouver le salut, c’est beaucoup plus simple : la foi suffit. Nous sommes donc dans le prolongement, et dans l’amplification de la grâce de Dieu, qui était déjà offerte dans le régime de la loi, et qui surabonde dans l’Evangile.

C’est ainsi que je comprends le rapprochement qu’opère Paul, et il me semble qu’en nous obligeant à ce détour, l’apôtre nous a aidé à mieux apercevoir comment s'agence l’histoire du salut.