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samedi 12 septembre 2009

Quiz biblique pour (fins) connaisseurs

Voici une question pour un champion : Dans quel texte biblique le Messie est-il armé d’un arc ?

Certains penseront à Ap 6.2 (qui a inspiré le tableau ci-dessus), mais, comme Beale et d’autres l’ont démontré, c’est peu vraisemblable que ce chevalier blanc (à la différence de celui de Ap 19.11ss) soit le Christ.

Un meilleur candidat est le Psaume 45. On y lit :

2 Mon cœur frémit d’un message de bonheur.
Je dis : Mes œuvres sont pour un roi !
Que ma langue soit comme le stylet d’un scribe habile !
3 Tu es le plus beau des êtres humains,
la grâce est répandue sur tes lèvres :
c’est pourquoi Dieu t’a béni pour toujours.
4 Mets ton épée à la ceinture, vaillant guerrier,
ton éclat et ta magnificence,
5 oui, ta magnificence ! Elance-toi, monte sur ton char,
pour la cause de la loyauté, de l’humilité et de la justice !
Que ta main droite t’entraîne dans des actions redoutables !
6 Tes flèches sont aiguës :
des peuples tomberont sous toi ;
elles pénétreront dans le coeur des ennemis du roi.
7 Ton trône, ô Dieu, est pour toujours, à jamais;
le sceptre de ton règne est un sceptre de droiture.

Mais, pourrait-on objecter, peut-être le psaume vise-t-il simplement un roi d’Israël ou de Juda ?

Or c’est l’épître aux Hébreux, et plus précisément Hb 1.8, qui apporte la preuve de ce que le Messie est visé :

7 Pour les anges, [Dieu] dit :
Il fait de ses anges des esprits,
de ses serviteurs un feu flamboyant.
8 Mais pour le Fils :
Ton trône, ô Dieu, est établi pour toujours,
le sceptre de ton règne est un sceptre d’équité.

La comparaison de Hb 1.8 et Ps 45.7 ne laisse guère d'autre choix : le psaume nous parle du Christ.

dimanche 30 août 2009

Mystérieux mulet

Récemment, en lisant le Psaume 32, je suis tombé sur un passage quelque peu énigmatique.

1 Heureux celui dont la transgression est pardonnée, dont le péché est couvert !
2 Heureux l’homme à qui YHWH ne tient pas compte de la faute,
et dans l’esprit duquel il n’y a pas de tromperie !

3 Tant que je gardais le silence, mes os se consumaient, je gémissais sans cesse ;
4 car jour et nuit ta main pesait sur moi,
ma vigueur s’était changée en sécheresse d’été.
5 Je te fais connaître mon péché : je n’ai pas couvert ma faute ;
J’ai dit : Je reconnaîtrai mes transgressions devant YHWH !
Et toi, tu as pardonné ma faute, mon péché.

6 Qu’ainsi tout fidèle te prie au temps convenable !
Quand de grandes eaux inonderaient tout, elles ne l’atteindraient pas.
7 Tu es pour moi une cachette, tu me préserves de la détresse ; tu m’entoures de cris de délivrance.

8 Je t’instruirai, je t’enseignerai quelle voie tu prendras. Je te conseillerai, en ayant mon œil sur toi.
9 Ne soyez pas comme un cheval ou un mulet sans intelligence [à qui on met] un mors, une bride qui l’orne, pour le freiner
et [pour] ne pas s’approcher de toi.
10 Il y a beaucoup de douleurs pour le méchant; celui qui met sa confiance dans YHWH, sa fidélité l’entoure.
11 Justes, réjouissez-vous dans YHWH, soyez dans l’allégresse ! Poussez des cris de joie, vous tous qui avez le cœur droit !

Le passage qui pose problème, ce sont les versets 8 et 9.

Les versets 1 et 2 livrent une affirmation assez générale. Elle se base sur l’expérience personnelle de David, résumée dans les versets 3 à 5. Aux versets 6 et 7, c’est a priori toujours David qui tire des conclusions de son vécu. Le « toi » du verset 7 semble désigner Dieu.

Il n’en est pas ainsi au verset 8, car on voit mal David proposer de l’instruction à Dieu. Si c’est toujours David qui parle, le « toi » a dû glisser de Dieu à un interlocuteur non désigné de David. Delitzsch pense que David parle maintenant en enseignant. Toutefois, ce glissement me semble assez inhabituel. En revanche, il n’est pas exclu que c’est Dieu qui parle maintenant à David. De telles transitions abruptes ne sont pas rares dans les psaumes, et le verset 8 se comprendrait aisément de cette manière. Mais c’est le verset 9 qui devient alors quelque peu énigmatique. Il s’adresse d’abord à une pluralité de personnes ( … ne soyez pas … : תְּהִיוּ) puis de nouveau « à toi » (אֵלֶיךָ). Si la pluralité de personnes désigne les Israélites, qui est visé par le « toi » ? David ? Mais pourquoi le cheval ou le mulet n’iraient-ils pas vers David ? Ou même vers qui que ce soit ?

Les versets 10 et 11 sont de nouveau très classiques et ne posent pas de problème particulier.

J’ai donc essayé de voir plus clair au sujet des versets 8 et 9, notamment en consultant des commentaires.

Robert Alter signale un cryptic moment in the text, mais il n’élabore pas. Il pense que le psaume pourrait évoquer une situation où le mors est mis à l’animal pour qu’il ne fonce pas dans une foule.

Parmi les exégètes théologiens, presque tous cèdent à la tentation de modifier le texte hébreu, ce qui est un bon indicateur de la difficulté du texte. Peter C. Craigie, par exemple, fait remarquer que deux manuscrits portent en effet le singulier (… ne sois pas … : תְּהִי au lieu de תְּהִיוּ). Hans-Joachim Kraus choisit lui aussi cette option. Mais c’est un peu facile, d’autant plus qu’on voit mal pourquoi un scribe aurait modifié le singulier en pluriel. Une modification en sens inverse est plus facile à comprendre. Gianfranco Ravasi signale d’ailleurs que cette alternation entre singulier et pluriel est très fréquente, entre autres, dans le Deutéronome.

Derek Kidner estime que les versets 8 et 9 sont la réponse de Dieu à David et à travers lui au reste de la communauté ; c’est ainsi qu’il explique l’exhortation au pluriel. Willem Van Gemeren abonde dans ce sens. En ce qui concerne la fin du verset 9, Kidner la trouve elusive. Selon lui, la dernière partie du verset peut se traduire par « sinon (else) il ne s’approchera pas de toi » ou par « pour qu’il ne s’approche pas de toi », mais il juge la première version plus intelligible. Il mentionne une autre possibilité intéressante, à savoir que la fin du verset est la seule relique d’un verset amputé, promettant la protection de difficultés, et qu’elle ne se rattache donc pas vraiment à ce qui la précède. De manière semblable, Hans-Joachim Kraus propose de couper après freiner et de traduire le reste du verset par On ne s’approchera pas de toi (Nicht soll man dir nahen !), ce qui fait écho à l’affirmation Mon œil est sur toi ! du verset 8. Je trouve cette solution assez ingénieuse, mais elle maltraite quelque peu le flux de la pensée du psalmiste.

Castellino a consacré tout un article au seul verset 9 du psaume. Il arrive à la traduction suivante : Ne sois pas comme le cheval et le mulet qui ne veulent rien savoir de mors et bride. Quand on l’approche pour lui mettre le frein, il rue. Toutefois, je me demande si cela ne traduit pas davantage les connaissances hippiques de l’auteur que notre verset.

Fichtre ! Le mystère du mulet reste entier, ou presque. Le message du paragraphe est néanmoins assez clair : Dieu veut que les siens suivent ses instructions de leur plein gré – et qu’ils confessent leur faute quand ils chutent. En faisant la tête de mule, ils invitent la souffrance.

lundi 8 juin 2009

« Vous êtes des dieux. » Qui êtes-vous donc ?

Bien que court et concis, le psaume 82 est un texte redoutablement difficile.

1 Psaume. D’Asaph. Dieu (אֱלהִים : Elohim) se tient dans l’assemblée de Dieu (עֲדַת־אֵל : El) ; il juge au milieu des dieux (אֱלהִים : Elohim).
2 Jusqu’à quand jugerez-vous avec injustice et favoriserez-vous les méchants ?
3 Faites droit au faible et à l’orphelin, rendez justice au pauvre et au déshérité,

4 faites échapper le faible et le pauvre, délivrez-les de la main des méchants.

5 Ils n’ont ni connaissance ni intelligence, ils marchent dans les ténèbres; toutes les fondations de la terre vacillent.

6 J’avais dit : Vous êtes des dieux
(אֱלהִים : Elohim), vous êtes tous des fils du Très-Haut (בְנֵי עֶלְיוֹן : Elyon).
7 Cependant vous mourrez comme les humains, vous tomberez comme n’importe quel prince.
8 Lève-toi, ô Dieu, juge la terre ! Car tu as toutes les nations pour patrimoine.

Qui sont les dieux à qui Dieu s’adresse ?

Le terme lui-même fait d’abord penser à des divinités. Il ne s’agit pas pour autant de la seule signification du mot. Il peut parfois désigner plus généralement des êtres appartenant à la sphère divine ou à l’au-delà. Par exemple, quand la voyante évoque l’esprit de Samuel pour Saül, elle aperçoit avec terreur un Elohim (1 S 28.13).

Que savons-nous sur ces dieux ?

(1) Ce sont apparemment des juges. Les versets 3 et 4 établissent le fait avec clarté : ceux à qui Dieu s’adresse ici sont appeler à faire droit et à rendre justice.

Tout le psaume est d’ailleurs dominé par le thème du jugement. Le verse 1 montre Dieu qui juge, et le verset 8 appelle justement Dieu à exercer son jugement.

(2) Ce sont de mauvais juges. Ils jugent avec injustice et favorisent les méchants, trahissant ainsi leur vocation.

(3) Ce sont des fils du Très-Haut. Je n’ai pas trouvé d’autre utilisation de cette expression précise dans l’AT, mais le titre est employé à l’égard de Jésus par un démon (Mc 5.7 ; Lc 8.28) et par l’ange Gabriel (Lc 1.32) et Jésus l’utilise pour désigner ses disciples (Lc 6.35 : … aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien espérer. Votre récompense sera grande et vous serez fils du Très-Haut …)

(4) Ils sont ou deviennent mortels : … vous mourrez comme les humains.

(5) Lorsqu’il cite ce passage (Jn 10.35), Jésus précise que ce sont ceux à qui la parole de Dieu a été adressée.

(6) D’ailleurs, ils semblent faire partie de l’assemblée divine, car lorsque Dieu se tient dans cette assemblée, il est au milieu de ces fameux dieux. Littéralement, c’est l’assemblée d’El, et on sait par ailleurs que le nom d’El désignait aussi le dieu suprême du panthéon cananéen.


Ces dieux, qui sont-ils donc ?

J’ai feuilleté les commentaires et j’y a trouvé plusieurs propositions radicalement différentes les unes des autres :

• Pour Leon Morris et bien d’autres (notamment Delitzsch), ce sont des juges humains. Cette interprétation satisfait sans difficulté aux critères (1), (2) et (4). Si on estime que ce sont des juges du peuple d’Israël, on peut aussi admettre que dans un certain sens, en tant que Israélites, ils sont fils du Très-Haut, car Dieu dit par ailleurs qu’Israël est [son] fils, [son] premier-né (Ex 4.22). Pour la même raison, on pourrait estimer que la parole de Dieu leur a été adressée, notamment au Sinaï. Pour revenir au psaume dans son ensemble : que Dieu, le juge par excellence, exhorte les juges à mieux remplir leur mission, quoi de plus normal. Mais pourquoi alors ce titre pompeux : en quoi sont-ils des dieux ? Morris estime que cette expression s’applique à eux dans l’exercice du ministère important que Dieu leur a confié. J’avoue que je ne suis pas totalement séduit, car le terme dieux semble un peu excessif, même en tenant compte de la dignité de leur vocation.

• Une variante intéressante y voit même le peuple d’Israël dans son ensemble. Ibn Ezra semble avoir eu cette intuition, et cette variante compte d'autres grands noms parmi ses défendeurs, comme par exemple Ridderbos et Don Carson. Il est vrai que le terme assemblée fait penser à l’Exode et la teneur du discours de Dieu fait écho aux lois données à Israël. Carson insiste beaucoup sur le critère (5) qui désignerait clairement les Israélites au Sinaï. J’avoue que je trouve cette interprétation assez ingénieuse, mais à la réflexion, elle me semble presque un peu trop ingénieuse, trop sophistiquée. Tous les Israélites ne sont pas appelés à être juges. C’est très intéressant de voir que les défendeurs de cette interprétation glissent sans crier gare du peuple aux juges parmi les Israélites. Le critère (4) pose également certains problèmes à cette lecture. Mais ce qui est décisif pour moi, c’est que cette lecture semble assez éloignée de l’atmosphère du psaume. Qui penserait à cette interprétation en lisant le psaume sans a priori ?

• Il pourrait également s’agir des divinités des nations. Le psaume 95 dit en effet que YHWH est un grand roi au-dessus de tous les dieux. Bien entendu, le psaume 82 aurait alors un caractère symbolique. Dieu fait le procès de ces divinités qui n’ont pas su établir la justice. Leur punition serait leur disparition. Cette interprétation explique sans grande peine l’utilisation du terme dieux et satisfait aux critères (1), (2) et (4). Il semble plus difficile de défendre que ces idoles sont appelées Fils du Très-Haut, et on ne voit pas non plus en quoi la parole leur a été adressée. Dans les autres scènes biblique où Dieu tient conseil (Job 1.6-12 ; 2.1-7 : avec les fils de Dieu ! ; 1 R 22.19 : avec l’armée du ciel), on ne voit d’ailleurs jamais la présence de divinités étrangères.

• Depuis Qumran au moins, on a parfois identifié les dieux avec des anges. Comme ils sont critiqués pour être de mauvais juges, il faudrait bien sûr que ce soient des anges déchus. Il y a en effet certains textes qui pourraient en effet suggérer que Dieu a mis des anges à la tête des différentes nations. On pense à Dt 32.8s (dans la variante fils de Dieu, בְנֵי־אֵל, que je crois juste), mais aussi Dn 10 et 12.1. Dans cette perspective, l’assemblée divine serait la réunion de ces anges-satrapes autour de Dieu. Etant des gouverneurs des nations, ces anges seraient naturellement aussi les juges suprêmes de ces nations. La dérive des nations correspondrait à la déchéance de leurs anges protecteurs. Ainsi, les critères (1) et (2) sont remplis sans difficulté. L’expression fils du Très-Haut n’est jamais utilisée pour des anges, mais on trouve dans plusieurs textes des personnages appelés fils de Dieu (בְנֵי־אֵלִים : Ps 29.1 ? Ps 89.6-8 ; בְנֵי־הָאֱלהִים : Gn 6.1 ; Jb 1.6 ; 2.1 ; 38.7) ou fils des dieux (בַר־אֱלָהִין : Dn 3.25) et qui font penser à des êtres angéliques. La peine de mortalité exprimée par le critère (4) prendrait également sens. Nous savons que la seconde mort (Ap 20.14) guette aussi les anges déchus ; il y aura des anges en enfer (Mt 25.41). Reste à savoir si le critère (5) est rempli. Il me semble que la précision ceux à qui la parole de Dieu a été adressée peut se référer simplement à ceux à qui s’adresse la parole du verset 6 de notre psaume.

Personnellement, je penche donc vers la lecture « angélique » de notre psaume. Mais il faut rester prudent : vu que de grands exégètes ont défendu chacune des variantes, on se trouve à l’évidence dans un domaine où le doute est permis.

jeudi 28 mai 2009

Ephraïm - Juda : 0-1 (score final)

Depuis mon billet récent consacré aux douze tribus, vous ne serez pas étonnés d’apprendre que je suis sensible à la mention nominative des tribus par l’Ecriture. Le psaume 78, un des « poids lourd » du psautier, contient un passage intéressant à cet égard.

C’est un psaume historique, qui retrace l’histoire du salut entre l’Exode et l’installation de la royauté davidique. En voici un extrait :

55 Il chassa des nations devant eux,
leur attribua un patrimoine au cordeau
et fit demeurer dans leurs tentes les tribus d’Israël.
56 Mais ils provoquèrent le Dieu Très-Haut,
se rebellèrent contre lui
et ne prirent pas garde à ses préceptes.
57 Ils se dérobèrent et trahirent, comme leurs pères,
ils dévièrent comme un arc faussé.
58 Ils le contrarièrent par leurs hauts lieux,
ils provoquèrent sa jalousie par leurs statues.
59 Dieu entendit, et il s’emporta ;
il rejeta complètement Israël.
60 Il délaissa la demeure de Silo,
la tente où il demeurait parmi les hommes ;
61 il livra sa puissance à la captivité
et sa splendeur à l’adversaire.
62 Il livra son peuple à l’épée
et s’emporta contre son patrimoine.
63 Un feu dévora ses jeunes gens,
et ses jeunes filles ne reçurent pas d’hommages ;
64 ses prêtres tombèrent par l’épée,
et ses veuves ne pleurèrent pas.
65 Le Seigneur s’éveilla comme quelqu’un qui a dormi,
comme un héros rendu triomphant par le vin.
66 Il frappa les arrières de ses adversaires,
il les couvrit de déshonneur pour toujours.
67 Cependant il rejeta la tente de Joseph,
il ne choisit pas la tribu d’Ephraïm.
68 Il choisit la tribu de Juda,
le mont Sion qu’il aimait.
69 Il bâtit son sanctuaire comme les lieux élevés,
comme la terre qu’il fonde pour toujours.
70 Il choisit David, son serviteur ;
il le prit dans les bergeries ;
71 il le prit derrière les brebis qui allaitent,
pour lui faire paître Jacob, son peuple,
et Israël, son patrimoine.
72 Et David les fit paître avec un coeur intègre
et il les conduisit avec des mains habiles.

Ce qui a retenu mon attention, c’est la citation de Joseph/Ephraïm au verset 67 (qui se trouve d’ailleurs au cœur d’un beau chiasme). Ces tribus sont ici opposées à la tribu de Juda. Juda est choisi, alors que Ephraïm est rejeté. Comment comprendre cela ?

Premièrement, on pourrait faire le lien avec la mention d’Ephraïm dans le verset 9 de notre Psaume : Les fils d'Ephraïm, armés et tirant à l'arc, tournèrent le dos au jour du combat. Il est cependant difficile de dire à quel événement se réfère ce verset, et hasardeux d’y voir la raison d’un rejet dont on ne sait pas plus.

Deuxièmement, le lecteur attentif des prophètes, et notamment du prophète Osée sait que le nom d’Ephraïm peut désigner Israël, c’est-à-dire le royaume du nord. En ce sens, l’opposition avec Juda, royaume du sud, fait sens. Ceci étant observé, Osée dira toujours Ephraïm et non pas la tribu d’Ephraïm. De plus, l’association avec Joseph est inconnue d’Osée. Un autre argument me fait penser que ce n’est pas la clé à l’énigme : comme on le voit aux versets 70 et suivants, le choix de Juda est lié au choix de l’homme David lui-même comme roi sur Israël. Le rejet d’Ephraïm semble donc se situer avant ce choix. Par conséquent, il semble difficile de voir en Ephraïm une représentation des tribus du nord et dans son rejet la destruction du royaume d’Israël. Certes, l’auteur peut avoir pris ses libertés avec l’ordre chronologique des événements, mais cela semble peu probable dans un psaume historique.

Troisièmement, on pourrait donc chercher la raison du rejet dans les événements précédant l’arrivée de David. Or, je ne l’y ai pas trouvée. Certes, la tribu d’Ephraïm joue un certain rôle dans le livre des Juges (elle a un conflit avec Gédéon (Jg 8.1ss), et elle se fait massacrer par Jephté dans une guerre civile sans pitié (Jg 12.4ss)), mais il ne semble pas y avoir eu un désaveu particulier de Dieu à l’égard de cette tribu.

Quatrièmement, je me suis dit qu’il faut peut-être voir derrière Ephraïm et Joseph le petit frère de Joseph, Benjamin, lui aussi fils de Rachel. Ce serait donc une manière détournée de désigner le rejet de la tribu de Benjamin en la personne de Saül. Mais cela ne semble guère convaincant, car nulle part ailleurs on trouve Saül associé à Ephraïm, et ce d’autant plus que la tribu de Benjamin avait son territoire tout près de Juda, au sud.

Finalement, j’ai trouvé une autre piste. Peut-être le psalmiste raisonne-t-il en termes de sanctuaires. En effet, au verset 60, il est dit que Dieu délaissa la « demeure », c’est-à-dire le sanctuaire, de Silo, qui se trouvait en effet dans le territoire d’Ephraïm (Jg 21.19). Or le verset 69, qui suit la mention du choix de Juda et de Sion, fait lui aussi référence à un sanctuaire.

Le rejet d’Ephraïm serait donc le retrait du sanctuaire de son territoire et le choix de Juda l’installation du Temple à Jérusalem. Si la réponse est là, on constate donc que s’entrelacent deux mouvements entre lesquels je n’avais pas vraiment fait le lien jusque-là : le sanctuaire national se déplace de Silo vers Jérusalem/Sion, alors que la royauté est enlevée à Saül et donnée à David.

Il est certain que ces mouvements ne sont pas tout à fait parallèles, ni simultanés. Saül est un Benjaminite, pas un fils d’Ephraïm. Et les changements ne sont pas synchronisés. La fin du temple de Silo semble se situer au moment où l’on enlève le coffre de l’alliance pour l’utiliser à des fins guerrières (1 S 4.4), ce qui se termine dans une catastrophe. Le coffre est même temporairement perdu, puis installé à Qiriath-Yéarim, dans la maison d’un certain Abinadab (1 S 7.1). Au moment où Saül devient roi, le coffre est à Qiriath-Yéarim depuis plus de vingt ans (1 S 7.2). Et il y reste jusqu’à ce que David le fasse venir à Jérusalem, la nouvelle capitale (2 S 6).

Mais il y a quelque chose d’assez cohérent dans ces deux mouvements. Le changement du temple est lié à l’échec de la prêtrise sous Eli et ses fils. Le changement de dirigeant est lié à l’échec de la royauté sous Saül. Dieu reprend les deux institutions en main et les fait converger vers David à Jérusalem. Ceci étant dit, la convergence est encore incomplète : David ne sera pas souverain sacrificateur.

Il faudra attendre encore un millénaire pour voir surgir celui qui réunit en sa personne l’office de roi et celui de prêtre. Et qui est le nouveau Temple. Mais c’est une autre histoire.

dimanche 3 mai 2009

Jésus, fils de Lévi ?

Dans un précédent billet, j’ai mentionné la possibilité que Jésus ne soit fils de David que par son père adoptif, et que sa mère Marie était une descendante de la tribu de Lévi. En lisant l’épître aux Hébreux, j’ai compris pourquoi ce détail, à supposer qu’il soit vrai, est passé sous silence dans les Ecritures.

En effet, l’auteur de l’épître aux Hébreux démontre que l’œuvre de Jésus constitue une rupture avec la prêtrise de l’Ancienne Alliance :

Si donc l’accomplissement avait été par le sacerdoce lévitique, – car c’est sur lui que repose la loi donnée au peuple – quel besoin y aurait-il eu encore que se lève un autre prêtre selon l’ordre de Melchisédek, et non pas selon l’ordre d’Aaron ? En effet, lorsque le sacerdoce est changé, il y a nécessairement aussi un changement de loi. Car celui à qui s’appliquent ces paroles appartient à une autre tribu, dont personne n’a été attaché au service de l’autel. En effet, il est notoire que notre Seigneur est issu de Juda, tribu dont Moïse n’a rien dit concernant les prêtres. Cela devient plus évident encore quand se lève, à la ressemblance de Melchisédek, un autre prêtre qui l’est devenu, non par la loi d’un commandement relatif à la chair, mais par la puissance d’une vie indestructible. Car ce témoignage lui est rendu : Tu es prêtre pour toujours selon l’ordre de Melchisédek. En effet, il y a, d’une part, suppression d’un commandement antérieur à cause de sa faiblesse et de son inutilité – car la loi n’a rien porté à son accomplissement – et, d’autre part, introduction d’une espérance supérieure, par laquelle nous nous approchons de Dieu. (Hb 7.11-19)

Jésus est bel et bien prêtre, mais un prêtre d’un type différent de – et supérieur à – la prêtrise lévitique : prêtre selon l’ordre de Melchisédek.

Je me souviens de ma prof d’ivrit qui me taquinait en disant que nous chrétiens avions dénaturé les Ecritures en faisant de Melchisédek un personnage de premier plan, alors qu’il n’apparaît que dans un fait divers de la Genèse. Mais ce n’est pas tout à fait vrai. Ne lit-on pas dans le psaume 110, un texte clairement messianique :

Déclaration de YHWH à mon seigneur (לַאדנִי) :
Assieds-toi à ma droite,

jusqu’à ce que je fasse de tes ennemis ton marchepied !

YHWH tendra de Sion le sceptre de ta puissance :
domine au milieu de tes ennemis !
[…]
YHWH l’a juré, il ne le regrettera pas :

Tu es prêtre pour toujours, à la manière de Melchisédek
.
(Ps 110.1-2,4)

Jésus, fils de Lévi ? Peut-être, par sa mère.
Jésus prêtre selon Melchisédek ? Assurément, par le Père.

lundi 13 avril 2009

La faute, cette inconnue

Dans un récent billet, j'ai évoqué le fait que les violations de la Loi par erreur nécessitaient une réparation, par le moyen de sacrifices.

En lisant le Psaume 19, j'ai trouvé un prolongement intéressant de cette idée. David y écrit, au verset 13 :

Qui peut connaître
ses erreurs involontaires ?
Tiens-moi pour innocent
De ce qui m'est caché.

Le mot traduit par erreurs involontaires (שְׁגִיאוֹת) a la même racine que le terme rendu par par erreur dans Lv 4.2. Nous sommes donc a priori dans le même registre de fautes.

David nous montre que l'institution de sacrifices pour ce type de péchés ne règle pas le problème pour autant, car encore faut-il être conscient de les avoir commis.

Nous arrivons donc, comme pour les péchés commis haut la main, à la conclusion que, ultimement, le pardon ne peut se fonder que sur la grâce de Dieu. C'est ainsi que je comprends le cri du coeur de David : Tiens-moi pour innocent de ce qui m'est caché.

vendredi 27 mars 2009

Histoire d'un fou


Le fou se dit : Il n’y a pas de Dieu /

Ils se sont pervertis, ils se sont livrés à des agissements abominables / Il n’en est pas un qui agisse bien. (Ps 14.1)

Le fou (נָבָל) se dit : Il n’y a pas de Dieu. Pendant longtemps, j’ai compris ce verset comme une déclaration lapidaire sur l’état de l’athée. Il est fou. Et je reste convaincu qu’il est difficile pour un homme intelligent d’être athée, au sens radical du mot. Proclamer « Il n’y a pas de Dieu ! », c’est faire preuve d’une grande imprudence intellectuelle. Qui peut affirmer une chose pareille ? Il faudrait connaître le moindre recoin de l’Univers pour pouvoir déclarer aussi péremptoirement qu’il n’y a aucun Dieu, nulle part. Nous ne sommes pas de taille pour parler ainsi. Non, je crois que les gens intelligents parmi les non croyants choisiront plutôt la voie de l’agnosticisme.

Mais j’estime que c’est lire ce verset de manière trop superficielle que d’y voir une déclaration sur l’athéisme. Et peut-être est-ce même commettre un anachronisme. En tout cas, ce n’est pas ce qui intéresse le psalmiste, et plus généralement, les auteurs de la littérature de sagesse.

Je dois à Don Carson le rapprochement entre notre verset et un proverbe de Salomon : Tout homme avisé agit selon sa connaissance / l’homme stupide (כּסִיל) fait étalage de son imbécillité (Pr 13.16). Le fou, dans la littérature sapientiale, c’est l’opposé du sage, c’est celui qui n’agit pas bien. C’est notre action qui montre à quelle catégorie nous appartenons. Et du coup, le lien entre les deux déclarations du premier verset du Psaume 14 devient plus clair. Son message serait un petit chiasme sous-entendu, quelque chose comme : « Le fou dit : il n’y a pas de Dieu. Ils sont tous fous. » ‘Ils’ ne peuvent agir comme ils le font que parce qu’ils font abstraction de Dieu. Leur actions traduisent le fait qu’ils oublient Dieu. La voie vers la sagesse, c’est de se rappeler que Dieu existe, et qui il est. Autrement dit : Le commencement de la sagesse, c’est la crainte de YHWH / Ils ont du bon sens, tous ceux qui s’en inspirent. (Ps 110.1)