samedi 27 juin 2009

Second thoughts

Il faut se méfier des textes que l’on cite souvent hors contexte et dont on oublie parfois le sens premier. Un bel exemple se trouve dans le chapitre neuvième de l’épître aux Hébreux, aux versets 27 et 28 :

Et tout comme il est réservé aux hommes de mourir une seule fois – après quoi vient le jugement – de même aussi le Christ, qui s’est offert une seule fois pour porter les péchés d’une multitude, apparaîtra une seconde fois, en dehors du péché, pour ceux qui l’attendent en vue du salut.

J’ai souvent utilisé le verset 27 comme argument biblique contre la doctrine de la réincarnation, et il peut certainement servir en ce sens. Mais il s’agit d’un obiter dictum, d’une affirmation faite presque en passant, et certainement pas du cœur du message que veut nous transmettre l’auteur de l’épître.

Au cœur du message se trouve plutôt un parallélisme intéressant

Mort unique de l’homme – Don unique du Christ
Jugement – Seconde venue du Christ

Je trouve la deuxième partie du parallélisme assez surprenante. Je me serais attendu plutôt à une assimilation du jugement à la résurrection du Christ, qui constitue en quelque sorte le jugement de Dieu, son approbation de l’œuvre du Fils. Or l’auteur de notre épître souligne une correspondance entre le jugement qui attend les hommes et la venue glorieuse du Christ. Et il ne souligne même pas la venue du Fils aux fins du jugement, mais sa venue en vue du salut de ceux qui l’attendent.

Calvin a une lecture originale : « Le sens est celui-ci : puisque nous attendons avec patience le jour du jugement après la mort de l’homme, … pourquoi y aurait-il moins de patience en l’attente du second avènement du Christ ? » J’avoue ne pas être convaincu, car le jugement n’est mentionné qu’en passant, sans aucune référence à l’attente de celui-ci.

Après avoir feuilleté le livre d’Albert Vanhoye sur la structure littéraire de l’épître aux Hébreux, je me demande si le parallélisme donné plus haut ne nous engage pas sur une mauvaise voie. Peut-être faudrait-il plutôt voir les choses comme suit :

Mort unique de l’homme – Don unique du Christ
Jugement – Salut.

L’homme ne meurt qu’une fois. Après, c’est le jugement qui l’attend.
Cette perspective change avec l’œuvre du Christ.
Sa mort – unique, elle aussi – ouvre un nouvel horizon : le salut, pour ceux qui l’attendent.

lundi 22 juin 2009

« Vous êtes des dieux. » (JC remix)

Pour Laurent D.

Dans un billet précédent, j’ai essayé de voir plus clair dans le – difficile – psaume 82.

Il nous reste à voir comment ce psaume est utilisé par Jésus dans une discussion avec les Juifs que nous rapporte l’Evangile de Jean (Jn 10.31-38)

31 Les Juifs ramassèrent à nouveau des pierres pour le lapider.

32 Jésus leur dit : « Je vous ai montré beaucoup de belles œuvres venant du Père. Pour laquelle de ces œuvres allez-vous me lapider ? »

33 Les Juifs lui répondirent : « Ce n’est pas pour une belle œuvre que nous allons te lapider, mais pour blasphème, parce que, toi qui es un homme, tu te fais Dieu ! »

34 Jésus leur répondit : « N’est-il pas écrit dans votre loi : Moi, j’ai dit : Vous êtes des dieux ! 35 Ainsi elle a appelé dieux ceux à qui la parole de Dieu a été adressée, – et l’Ecriture ne peut être annulée – 36 et vous, vous dites à celui que le Père a consacré et envoyé dans le monde : « Tu blasphèmes ! » parce que j’ai dit : « Je suis Fils de Dieu » ! 37 Si je ne fais pas les œuvres de mon Père, ne me croyez pas. 38 Mais si je les fais, quand même vous ne me croiriez pas, croyez les œuvres ; sachez et comprenez ainsi que le Père est en moi, comme moi dans le Père. »

Ce texte est quelque peu énigmatique. A première lecture, on pourrait penser que Jésus relativise sa filiation divine ou du moins qu’il se sert d’un argument quelque peu sophiste pour se sortir d’une situation délicate. Dans les deux cas de figure, l’image que le christianisme traditionnel se fait de Jésus est remis en cause. En effet, si Jésus est une des personnes de la divinité, comme le confesse le christianisme, l’argument de Jésus sonne faux, dans la mesure où il éloigne les Juifs de la réalité de sa personne, alors que leur réaction prouve qu’ils avaient bien compris sa revendication. Qu’en est-il ?

Dans un premier temps, force est de constater que Jésus en appelle à l’autorité de l’Ecriture. … l’Ecriture ne peut être annulée, dit-il. La référence à votre loi est intéressante en soi, car il s’agit de la citation d’un psaume, texte qui ne fait pas partie de la loi au sens strict. Jésus semble poser le fondement de son argumentation. C’est comme s’il leur disait : « Les textes qui, selon vous-mêmes, font autorité (« votre loi ») ne sauraient être faux. »

Or, dans l’un de ces textes, Dieu appelle dieux des êtres autres que Dieu. Que ces êtres sont différents de Dieu est une nécessité, car la parole de Dieu leur est adressée. Nous avons vu que l’identité de ces dieux est susceptible d’interprétations très diverses. Mais leur identité précise ne semble pas cruciale pour l’argument que développe Jésus.

On reproche à Jésus de « se faire Dieu », apparemment parce qu’il s’est dit Fils de Dieu. Or il ne s’est pas dit Dieu. Comment pourrait-on alors l’accuser de blasphème, vu qu’il s’est attribué un titre moins glorieux que celui que Dieu lui-même donne à certaines de ses créatures ?

Si c’est ainsi qu’il faut comprendre notre texte, nous devons encore répondre aux interrogations que nous avons exprimées plus haut :

Jésus ne s’abaisse-t-il pas ?
N’est-il pas en train d’induire ses adversaires en erreur quant à ses véritables prétentions ?

Notons d’abord le contexte de l’argument. Jésus se trouve face à une foule qui s’apprête à le lapider pour blasphème. Nous ne sommes donc pas dans un contexte propice à des développements de haute théologie. En dégainant un argument bluffant, à la portée de ses adversaires, Jésus dépressurise un peu l’atmosphère et oblige ces hommes enragés à réfléchir. Ceci lui permet de placer un autre argument décisif, concernant la nature de ses œuvres. Accessoirement, Jésus évite à ces hommes d’aller trop loin dans leur durcissement, en levant la main contre l’Envoyé de Dieu.

Certes, Jésus ne saisit pas cette opportunité de dire sa divinité, mais de toute façon, ses interlocuteurs ne sont pas en mesure de la saisir, dans l’état où ils se trouvent. En leur inoculant la citation du Psaume 82, Jésus les invite à réfléchir un peu et à admettre que notre vision de la sphère divine est très limitée. Si Dieu appelle dieux les membres de son assemblée divine, il faut conclure qu’il y a plus de choses au ciel et sur terre que n’en rêve notre théologie. Alternativement, s’il appelle dieux des juges humains, à qui il a délégué sa prérogative de jugement, il faut conclure que le terme est quelque peu élastique et que celui que le Père a consacré et envoyé dans le monde peut y prétendre sans l’ombre d’un doute. (Il est vrai que l’argument est plus fort si les dieux du Psaume 82 sont des êtres humains, comme le pensent beaucoup de commentateurs, mais in fine ce n’est pas déterminant.)

On a pu objecter que la divinité des personnages du psaume (quelle que soit leur identité) et celle de Jésus ne sont pas vraiment comparables. Un grand nombre de commentateurs répondent à cela en soulignant que nous sommes en présence d’un raisonnement a fortiori. Herman Ridderbos a, me semble-t-il, raison lorsqu’il explique que ce qui est en jeu ici, ce n’est pas l’unicité radicale de Jésus – sa différence ontologique, pour utiliser un gros mot – et sa relation particulière avec le Père, mais l’accusation de blasphème. Le psaume 82 est alors un moyen de défense adéquat, et il suggère la direction dans laquelle il faut creuser pour aller plus loin. Je laisse le mot de la fin à Ridderbos : « S’ils veulent comprendre quelque chose à Jésus, ils devront d’abord comprendre quelque chose de Dieu, tel qu’il s’est révélé lui-même, non seulement dans son unicité inaccessible et dans sa gloire céleste, mais aussi dans sa volonté de se révéler et de sauver (his self-communicating will to save), dans laquelle sa Parole est venue. »

mercredi 17 juin 2009

Jérusalem : choix de l’homme, choix de Dieu ?

La ville dé Jérusalem attise les convoitises, et ça ne date pas d’hier. Je me suis posé la question de savoir à quel moment et par qui la ville a été choisie comme centre religieux du judaïsme ancien.

Sauf erreur, c’est dans le Deutéronome que l’on trouve les premières références au lieu que YHWH, votre Dieu, choisira parmi toutes vos tribus pour y placer son nom et l’y faire demeurer (Dt 12.5). La formule semble proprement deutéronomiste (cf. 12.11,14,18,21 ; 14.23-25 ; 15.20 ; 16.2,6s,11,15 ; 17.8,10 ; 26.2 ; 31.11).

Ces textes suggèrent fortement que c’est Dieu qui choisirait l’endroit convenable.

Si l’on fait abstraction de Salem (déjà mentionné dans Gn 14.8) – nom qui semble désigner la même ville (Ps 76.3) – le nom de la ville de Jérusalem (également appelée Jébus : Jos 15.8 ; 18.28 ; 19.10s ; 1 Ch 11.4) apparaît pour la première fois dans le livre de Josué. Celui-ci affronte Adoni-Tsédeq, roi de Jérusalem (Jos 10.1), et emporte la victoire, mais par la suite la tribu de Juda n’arrive pas à déloger les Jébusites (Jos 15.63). Le livre des Juges rapporte aussi cette prise de Jérusalem par les fils de Juda (Jg 1.8) et le maintien des Jébusites (Jg 1.21). La ville semble néanmoins avoir été attribuée à la tribu de Benjamin (Jos 18.28). Finalement c’est David qui va prendre la ville aux Jébusites (2 S 5.6ss) et en faire la capitale de son royaume (2 S 5.5 ; 1 R 2.11). Jérusalem étant située à la frontière de Juda et de Benjamin, tribu de son prédécesseur Saül, ce choix est peut-être pour une bonne part politique : il pourrait s’agir d’un signe de bonne volonté envers la tribu qui vient de perdre la royauté.

Le choix de Jérusalem comme centre religieux se fait encore un peu attendre. Après l’abandon du sanctuaire de Silo (voir mon billet précédent), le coffre de l’alliance reste à Qiriath-Yéarim pendant plus de vingt ans. David finit par le faire venir à Jérusalem (ce qui ne se fait pas sans difficultés : 2S 6.6ss), au lieu qu’il lui avait préparé (1 Ch 15.3). Peu de temps après, David ressent le besoin de faire construire un Temple en pierre (2 S 7.1ss), mais la question du lieu précis n’est pas vraiment posée. On peut signaler le fait que déjà l’endroit où le coffre est garé est désigné comme maison de YHWH (par exemple, 1 Ch 6.16)

Ce qui est curieux, c’est que les textes historiques ne montrent pas l’initiative de Dieu dans le choix de Jérusalem comme centre du culte israélite. Cette initiative semble revenir à David, tout comme celle de construire un Temple (2 S 7.2). Dieu freine cette construction (apparemment parce que David a versé trop de sang : 1 Ch 28.3) et désigne Salomon comme bâtisseur (2 S 7.13), toujours sans précision géographique. David ne reste pas pour autant inactif ; il donne à Salomon un modèle du futur Temple (1 Ch 28.11ss) et commence à amasser des matériaux de construction (1 Ch 29.1ss), selon toute vraisemblance à proximité de Jérusalem. Tout se passe donc comme si le choix de Jérusalem était assez naturel et lié au choix de David d’installer son règne dans cette ville.

Le lieux précis semble avoir été choisi par David, suite aux événement terrifiants rapportées dans 1 Ch 21 : … David leva les yeux et vit le messager de YHWH qui se tenait entre la terre et le ciel, son épée tirée, tendue au-dessus de Jérusalem. Alors David et les anciens, couverts d’un sac, tombèrent face contre terre. […] David dit à Ornân : Donne-moi ce lieu, cette aire, afin que j’y bâtisse un autel pour YHWH ; donne-le-moi contre sa pleine valeur en argent, pour que le fléau qui frappe le peuple s’arrête. […] David dit : Ici sera la maison de YHWH-Dieu, ici sera l’autel pour l’holocauste d’Israël. (1 Ch 21.16,22, cf. 2 Ch 3.1)

Il y a cependant des textes ultérieurs où Dieu parle de son choix de Jérusalem. Quelques exemples suffiront. Lors de l’inauguration du Temple, Salomon commence son discours avec les paroles : Béni soit YHWH, le Dieu d’Israël, qui, de sa bouche, a parlé à David, mon père, et qui, de ses mains, a accompli ce qu’il avait dit : « Depuis le jour où j’ai fait sortir d’Egypte mon peuple, je n’ai pas choisi de ville parmi toutes les tribus d’Israël pour qu’y soit bâtie une maison où résiderait mon nom, et je n’ai pas choisi d’homme pour qu’il soit chef sur Israël, mon peuple ; mais j’ai choisi Jérusalem pour que mon nom y réside, et j’ai choisi David pour qu’il soit à la tête d’Israël, mon peuple. » (2 Ch 6.4-6) Au vieux Salomon, devenu idolâtre, Dieu annonce une scission du royaume. Il lui dit notamment : Je n’arracherai cependant pas tout le royaume ; je laisserai une tribu à ton fils, à cause de David, mon serviteur, et à cause de Jérusalem que j’ai choisie. (1 R 11.13 cf. 11.32) 1 R 11.36 contient même une allusion nette aux promesses du Deutéronome : Je donnerai une tribu à son fils, afin que David, mon serviteur, ait toujours une lampe devant moi à Jérusalem, la ville que j’ai choisie pour y placer mon nom. Enfin, dans un texte sur Manassé, il nous est rapporté une parole de Dieu adressée à David et à Salomon : Il plaça la statue de l’Ashéra qu’il avait faite dans la maison dont YHWH avait dit à David et à Salomon, son fils : « C’est dans cette maison et c’est dans Jérusalem, que j’ai choisie parmi toutes les tribus d’Israël, que je veux placer mon nom pour toujours. … » (2 R 21.7 ; cf. 2 Ch 33.7)

Alors, choix de David ou choix de Dieu ? Il faut sans doute répondre : Choix de David et choix de Dieu. Et comment pourrait-il en être autrement dans un monde où Dieu est souverain ? Ou comme le disent les Proverbes : Le cœur du roi, ce sont des canaux d’irrigation dans la main de YHWH / il le dirige partout où il veut. (Pr 21.1)

lundi 8 juin 2009

« Vous êtes des dieux. » Qui êtes-vous donc ?

Bien que court et concis, le psaume 82 est un texte redoutablement difficile.

1 Psaume. D’Asaph. Dieu (אֱלהִים : Elohim) se tient dans l’assemblée de Dieu (עֲדַת־אֵל : El) ; il juge au milieu des dieux (אֱלהִים : Elohim).
2 Jusqu’à quand jugerez-vous avec injustice et favoriserez-vous les méchants ?
3 Faites droit au faible et à l’orphelin, rendez justice au pauvre et au déshérité,

4 faites échapper le faible et le pauvre, délivrez-les de la main des méchants.

5 Ils n’ont ni connaissance ni intelligence, ils marchent dans les ténèbres; toutes les fondations de la terre vacillent.

6 J’avais dit : Vous êtes des dieux
(אֱלהִים : Elohim), vous êtes tous des fils du Très-Haut (בְנֵי עֶלְיוֹן : Elyon).
7 Cependant vous mourrez comme les humains, vous tomberez comme n’importe quel prince.
8 Lève-toi, ô Dieu, juge la terre ! Car tu as toutes les nations pour patrimoine.

Qui sont les dieux à qui Dieu s’adresse ?

Le terme lui-même fait d’abord penser à des divinités. Il ne s’agit pas pour autant de la seule signification du mot. Il peut parfois désigner plus généralement des êtres appartenant à la sphère divine ou à l’au-delà. Par exemple, quand la voyante évoque l’esprit de Samuel pour Saül, elle aperçoit avec terreur un Elohim (1 S 28.13).

Que savons-nous sur ces dieux ?

(1) Ce sont apparemment des juges. Les versets 3 et 4 établissent le fait avec clarté : ceux à qui Dieu s’adresse ici sont appeler à faire droit et à rendre justice.

Tout le psaume est d’ailleurs dominé par le thème du jugement. Le verse 1 montre Dieu qui juge, et le verset 8 appelle justement Dieu à exercer son jugement.

(2) Ce sont de mauvais juges. Ils jugent avec injustice et favorisent les méchants, trahissant ainsi leur vocation.

(3) Ce sont des fils du Très-Haut. Je n’ai pas trouvé d’autre utilisation de cette expression précise dans l’AT, mais le titre est employé à l’égard de Jésus par un démon (Mc 5.7 ; Lc 8.28) et par l’ange Gabriel (Lc 1.32) et Jésus l’utilise pour désigner ses disciples (Lc 6.35 : … aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien espérer. Votre récompense sera grande et vous serez fils du Très-Haut …)

(4) Ils sont ou deviennent mortels : … vous mourrez comme les humains.

(5) Lorsqu’il cite ce passage (Jn 10.35), Jésus précise que ce sont ceux à qui la parole de Dieu a été adressée.

(6) D’ailleurs, ils semblent faire partie de l’assemblée divine, car lorsque Dieu se tient dans cette assemblée, il est au milieu de ces fameux dieux. Littéralement, c’est l’assemblée d’El, et on sait par ailleurs que le nom d’El désignait aussi le dieu suprême du panthéon cananéen.


Ces dieux, qui sont-ils donc ?

J’ai feuilleté les commentaires et j’y a trouvé plusieurs propositions radicalement différentes les unes des autres :

• Pour Leon Morris et bien d’autres (notamment Delitzsch), ce sont des juges humains. Cette interprétation satisfait sans difficulté aux critères (1), (2) et (4). Si on estime que ce sont des juges du peuple d’Israël, on peut aussi admettre que dans un certain sens, en tant que Israélites, ils sont fils du Très-Haut, car Dieu dit par ailleurs qu’Israël est [son] fils, [son] premier-né (Ex 4.22). Pour la même raison, on pourrait estimer que la parole de Dieu leur a été adressée, notamment au Sinaï. Pour revenir au psaume dans son ensemble : que Dieu, le juge par excellence, exhorte les juges à mieux remplir leur mission, quoi de plus normal. Mais pourquoi alors ce titre pompeux : en quoi sont-ils des dieux ? Morris estime que cette expression s’applique à eux dans l’exercice du ministère important que Dieu leur a confié. J’avoue que je ne suis pas totalement séduit, car le terme dieux semble un peu excessif, même en tenant compte de la dignité de leur vocation.

• Une variante intéressante y voit même le peuple d’Israël dans son ensemble. Ibn Ezra semble avoir eu cette intuition, et cette variante compte d'autres grands noms parmi ses défendeurs, comme par exemple Ridderbos et Don Carson. Il est vrai que le terme assemblée fait penser à l’Exode et la teneur du discours de Dieu fait écho aux lois données à Israël. Carson insiste beaucoup sur le critère (5) qui désignerait clairement les Israélites au Sinaï. J’avoue que je trouve cette interprétation assez ingénieuse, mais à la réflexion, elle me semble presque un peu trop ingénieuse, trop sophistiquée. Tous les Israélites ne sont pas appelés à être juges. C’est très intéressant de voir que les défendeurs de cette interprétation glissent sans crier gare du peuple aux juges parmi les Israélites. Le critère (4) pose également certains problèmes à cette lecture. Mais ce qui est décisif pour moi, c’est que cette lecture semble assez éloignée de l’atmosphère du psaume. Qui penserait à cette interprétation en lisant le psaume sans a priori ?

• Il pourrait également s’agir des divinités des nations. Le psaume 95 dit en effet que YHWH est un grand roi au-dessus de tous les dieux. Bien entendu, le psaume 82 aurait alors un caractère symbolique. Dieu fait le procès de ces divinités qui n’ont pas su établir la justice. Leur punition serait leur disparition. Cette interprétation explique sans grande peine l’utilisation du terme dieux et satisfait aux critères (1), (2) et (4). Il semble plus difficile de défendre que ces idoles sont appelées Fils du Très-Haut, et on ne voit pas non plus en quoi la parole leur a été adressée. Dans les autres scènes biblique où Dieu tient conseil (Job 1.6-12 ; 2.1-7 : avec les fils de Dieu ! ; 1 R 22.19 : avec l’armée du ciel), on ne voit d’ailleurs jamais la présence de divinités étrangères.

• Depuis Qumran au moins, on a parfois identifié les dieux avec des anges. Comme ils sont critiqués pour être de mauvais juges, il faudrait bien sûr que ce soient des anges déchus. Il y a en effet certains textes qui pourraient en effet suggérer que Dieu a mis des anges à la tête des différentes nations. On pense à Dt 32.8s (dans la variante fils de Dieu, בְנֵי־אֵל, que je crois juste), mais aussi Dn 10 et 12.1. Dans cette perspective, l’assemblée divine serait la réunion de ces anges-satrapes autour de Dieu. Etant des gouverneurs des nations, ces anges seraient naturellement aussi les juges suprêmes de ces nations. La dérive des nations correspondrait à la déchéance de leurs anges protecteurs. Ainsi, les critères (1) et (2) sont remplis sans difficulté. L’expression fils du Très-Haut n’est jamais utilisée pour des anges, mais on trouve dans plusieurs textes des personnages appelés fils de Dieu (בְנֵי־אֵלִים : Ps 29.1 ? Ps 89.6-8 ; בְנֵי־הָאֱלהִים : Gn 6.1 ; Jb 1.6 ; 2.1 ; 38.7) ou fils des dieux (בַר־אֱלָהִין : Dn 3.25) et qui font penser à des êtres angéliques. La peine de mortalité exprimée par le critère (4) prendrait également sens. Nous savons que la seconde mort (Ap 20.14) guette aussi les anges déchus ; il y aura des anges en enfer (Mt 25.41). Reste à savoir si le critère (5) est rempli. Il me semble que la précision ceux à qui la parole de Dieu a été adressée peut se référer simplement à ceux à qui s’adresse la parole du verset 6 de notre psaume.

Personnellement, je penche donc vers la lecture « angélique » de notre psaume. Mais il faut rester prudent : vu que de grands exégètes ont défendu chacune des variantes, on se trouve à l’évidence dans un domaine où le doute est permis.

jeudi 28 mai 2009

Ephraïm - Juda : 0-1 (score final)

Depuis mon billet récent consacré aux douze tribus, vous ne serez pas étonnés d’apprendre que je suis sensible à la mention nominative des tribus par l’Ecriture. Le psaume 78, un des « poids lourd » du psautier, contient un passage intéressant à cet égard.

C’est un psaume historique, qui retrace l’histoire du salut entre l’Exode et l’installation de la royauté davidique. En voici un extrait :

55 Il chassa des nations devant eux,
leur attribua un patrimoine au cordeau
et fit demeurer dans leurs tentes les tribus d’Israël.
56 Mais ils provoquèrent le Dieu Très-Haut,
se rebellèrent contre lui
et ne prirent pas garde à ses préceptes.
57 Ils se dérobèrent et trahirent, comme leurs pères,
ils dévièrent comme un arc faussé.
58 Ils le contrarièrent par leurs hauts lieux,
ils provoquèrent sa jalousie par leurs statues.
59 Dieu entendit, et il s’emporta ;
il rejeta complètement Israël.
60 Il délaissa la demeure de Silo,
la tente où il demeurait parmi les hommes ;
61 il livra sa puissance à la captivité
et sa splendeur à l’adversaire.
62 Il livra son peuple à l’épée
et s’emporta contre son patrimoine.
63 Un feu dévora ses jeunes gens,
et ses jeunes filles ne reçurent pas d’hommages ;
64 ses prêtres tombèrent par l’épée,
et ses veuves ne pleurèrent pas.
65 Le Seigneur s’éveilla comme quelqu’un qui a dormi,
comme un héros rendu triomphant par le vin.
66 Il frappa les arrières de ses adversaires,
il les couvrit de déshonneur pour toujours.
67 Cependant il rejeta la tente de Joseph,
il ne choisit pas la tribu d’Ephraïm.
68 Il choisit la tribu de Juda,
le mont Sion qu’il aimait.
69 Il bâtit son sanctuaire comme les lieux élevés,
comme la terre qu’il fonde pour toujours.
70 Il choisit David, son serviteur ;
il le prit dans les bergeries ;
71 il le prit derrière les brebis qui allaitent,
pour lui faire paître Jacob, son peuple,
et Israël, son patrimoine.
72 Et David les fit paître avec un coeur intègre
et il les conduisit avec des mains habiles.

Ce qui a retenu mon attention, c’est la citation de Joseph/Ephraïm au verset 67 (qui se trouve d’ailleurs au cœur d’un beau chiasme). Ces tribus sont ici opposées à la tribu de Juda. Juda est choisi, alors que Ephraïm est rejeté. Comment comprendre cela ?

Premièrement, on pourrait faire le lien avec la mention d’Ephraïm dans le verset 9 de notre Psaume : Les fils d'Ephraïm, armés et tirant à l'arc, tournèrent le dos au jour du combat. Il est cependant difficile de dire à quel événement se réfère ce verset, et hasardeux d’y voir la raison d’un rejet dont on ne sait pas plus.

Deuxièmement, le lecteur attentif des prophètes, et notamment du prophète Osée sait que le nom d’Ephraïm peut désigner Israël, c’est-à-dire le royaume du nord. En ce sens, l’opposition avec Juda, royaume du sud, fait sens. Ceci étant observé, Osée dira toujours Ephraïm et non pas la tribu d’Ephraïm. De plus, l’association avec Joseph est inconnue d’Osée. Un autre argument me fait penser que ce n’est pas la clé à l’énigme : comme on le voit aux versets 70 et suivants, le choix de Juda est lié au choix de l’homme David lui-même comme roi sur Israël. Le rejet d’Ephraïm semble donc se situer avant ce choix. Par conséquent, il semble difficile de voir en Ephraïm une représentation des tribus du nord et dans son rejet la destruction du royaume d’Israël. Certes, l’auteur peut avoir pris ses libertés avec l’ordre chronologique des événements, mais cela semble peu probable dans un psaume historique.

Troisièmement, on pourrait donc chercher la raison du rejet dans les événements précédant l’arrivée de David. Or, je ne l’y ai pas trouvée. Certes, la tribu d’Ephraïm joue un certain rôle dans le livre des Juges (elle a un conflit avec Gédéon (Jg 8.1ss), et elle se fait massacrer par Jephté dans une guerre civile sans pitié (Jg 12.4ss)), mais il ne semble pas y avoir eu un désaveu particulier de Dieu à l’égard de cette tribu.

Quatrièmement, je me suis dit qu’il faut peut-être voir derrière Ephraïm et Joseph le petit frère de Joseph, Benjamin, lui aussi fils de Rachel. Ce serait donc une manière détournée de désigner le rejet de la tribu de Benjamin en la personne de Saül. Mais cela ne semble guère convaincant, car nulle part ailleurs on trouve Saül associé à Ephraïm, et ce d’autant plus que la tribu de Benjamin avait son territoire tout près de Juda, au sud.

Finalement, j’ai trouvé une autre piste. Peut-être le psalmiste raisonne-t-il en termes de sanctuaires. En effet, au verset 60, il est dit que Dieu délaissa la « demeure », c’est-à-dire le sanctuaire, de Silo, qui se trouvait en effet dans le territoire d’Ephraïm (Jg 21.19). Or le verset 69, qui suit la mention du choix de Juda et de Sion, fait lui aussi référence à un sanctuaire.

Le rejet d’Ephraïm serait donc le retrait du sanctuaire de son territoire et le choix de Juda l’installation du Temple à Jérusalem. Si la réponse est là, on constate donc que s’entrelacent deux mouvements entre lesquels je n’avais pas vraiment fait le lien jusque-là : le sanctuaire national se déplace de Silo vers Jérusalem/Sion, alors que la royauté est enlevée à Saül et donnée à David.

Il est certain que ces mouvements ne sont pas tout à fait parallèles, ni simultanés. Saül est un Benjaminite, pas un fils d’Ephraïm. Et les changements ne sont pas synchronisés. La fin du temple de Silo semble se situer au moment où l’on enlève le coffre de l’alliance pour l’utiliser à des fins guerrières (1 S 4.4), ce qui se termine dans une catastrophe. Le coffre est même temporairement perdu, puis installé à Qiriath-Yéarim, dans la maison d’un certain Abinadab (1 S 7.1). Au moment où Saül devient roi, le coffre est à Qiriath-Yéarim depuis plus de vingt ans (1 S 7.2). Et il y reste jusqu’à ce que David le fasse venir à Jérusalem, la nouvelle capitale (2 S 6).

Mais il y a quelque chose d’assez cohérent dans ces deux mouvements. Le changement du temple est lié à l’échec de la prêtrise sous Eli et ses fils. Le changement de dirigeant est lié à l’échec de la royauté sous Saül. Dieu reprend les deux institutions en main et les fait converger vers David à Jérusalem. Ceci étant dit, la convergence est encore incomplète : David ne sera pas souverain sacrificateur.

Il faudra attendre encore un millénaire pour voir surgir celui qui réunit en sa personne l’office de roi et celui de prêtre. Et qui est le nouveau Temple. Mais c’est une autre histoire.

mercredi 27 mai 2009

Au-delà de la terreur

Dans mon billet précédent, j’ai rassemblé les textes bibliques comportant une référence à la natation. Parmi ces textes, il y en a un qui ne m’a pas laissé indifférent. Il fait partie des prophéties d’Esaïe à l’encontre des nations païennes. Après avoir décrit le banquet (surprenant !) auquel Dieu convie certaines nations (Es 25.6-9), le prophète décrit le sort peu enviable qu’attend l’orgueilleux Moab :

En ce jour-là on dira : C’est lui, notre Dieu ! Nous avons mis notre espérance en lui et il nous a sauvés. C’est YHWH, en qui nous avons espéré : soyons dans l’allégresse, réjouissons-nous de son salut ! Car la main de YHWH s’est posée sur cette montagne ; et Moab est foulé sur place, comme la paille est foulée dans une mare à fumier ; au milieu de cette mare il tend les mains, comme le nageur les tend pour nager ; mais [YHWH] abaisse son orgueil, malgré les manœuvres astucieuses de ses mains. Il renverse, il abaisse les fortifications élevées de tes murs, il leur fait toucher terre, jusque dans la poussière. (Es 25.9-12)

En lisant les prophètes, on s’habitue à voir côte à côte des textes où la louange éclate et des passages où le jugement divin est annoncé. Ce qui m’a frappé dans ce passage, c’est la transition abrupte de la louange du Sauveur divin vers une description de la punition de Moab, description qui semble d’ailleurs nourrir cette louange, et surtout la violence inouïe de l’image. Aucun doute, le temps de la patience est révolu. Le jugement de Dieu tombe. Moab est dépeint comme nageant dans une mare à fumier, littéralement dans une eau de fumier. Il essaie de s’en sortir, de surnager, il multiplie les manœuvres, mais Dieu ne lui laisse aucune chance. Sa main pèse sur le nageur et va l’écraser dans le fumier. Quand Dieu exécute son jugement, il n’y va pas de main morte.

Combien on comprend l’auteur de l’épître aux Hébreux quand il dit : Il est terrible de tomber aux mains du Dieu vivant. (Hb 10.31)

Heureusement, des inscriptions au banquet sont encore possibles.

lundi 25 mai 2009

Petit traité de natation biblique

Quiz pour connaisseurs confirmés de la Bible : quels sont les textes bibliques où l’on nage ?

• Il y a bien sûr le récit de Simon Pierre qui se rend compte que le Christ ressuscité se trouve au bord du lac et qui le rejoint à la nage. Mais à regarder de près, le texte en question (Jn 21.7) ne comporte pas le verbe ‘nager’ : Alors le disciple que Jésus aimait dit à Pierre : C’est le Seigneur ! Quand Simon Pierre eut entendu que c’était le Seigneur, il attacha son vêtement à la ceinture – car il était nu – et il se jeta (έβαλεν) à la mer.

• Sauf erreur, le seul passage dans le NT qui évoque l’action de nager, se trouve dans les Actes des apôtres. Paul est sur le point d’être transféré à Rome, quand le bateau qui le transporte rencontre des difficultés. La situation est critique : Les soldats avaient décidé de tuer les prisonniers, de peur que l’un d’eux ne s’échappe à la nage (εκκολυμβήσας). Mais le centurion, qui était décidé à sauver Paul, les a empêchés de mettre leur décision à exécution. Il a donné l’ordre à ceux qui savaient nager (κολυμβαν) de se jeter les premiers à l’eau pour gagner la terre. (Ac 27.42s)

• Jonas, malgré ses aventures maritimes, ne semble pas avoir eu à nager. A peine jeté dans l’eau par ses compagnons d’infortune, il est avalé par le fameux poisson : … ils prirent Jonas et le lancèrent à la mer, et la fureur de la mer s'arrêta. […] YHWH fit intervenir un grand poisson qui engloutit Jonas, …. (Jon 1.15 ; 2.1) Et la fin de l’épisode est résolument sèche : YHWH parla au poisson, qui vomit Jonas sur la terre ferme. (Jon 2.11)

• Sinon, dans l’AT, il y a une vision magnifique d’Ezéchiel. Le prophète examine un fleuve qui sort du Temple et qui devient de plus en plus profond. [L’homme] mesura encore mille coudées ; c’était un torrent que je ne pouvais traverser, car l’eau était si profonde qu’il fallait y nager (שָׂחוּ ; l’hébreu utilise ici le nom natation et non pas le verbe) ; c’était un torrent qu’on ne pouvait traverser. (Ez 47.5)

• Le verbe nager (שׂחה) apparaît deux fois dans l’AT. Une fois dans sous une forme quelque peu cachée, dans le Psaume 6, verset 7 : Je me fatigue à force de gémir / chaque nuit je baigne (אַשְׂחֶה) mon lit de mes pleurs / j’arrose mon lit de mes larmes. La forme du verbe (hifil) est la forme causative : à titre d’exemple, le hifil du verbe ‘sortir’ exprime l’action de ‘faire sortir’. Selon le dictionnaire de Reymond le hifil de ‘nager’, c’est ‘obliger à nager’ et par extension ‘inonder’. On aurait donc pu préférer la traduction j’inonde mon lit de mes pleurs.

• Le verbe apparaît aussi dans un oracle d’Esaïe contre Moab (Es 25.10-12). Mais comme ce texte est aussi impressionnant que peu connu, je lui consacrerai un billet à part.

• Enfin, pour être complet, dans certaines traductions de la Bible (comme par exemple la NBS), un verset d’Ezéchiel où Dieu menace le pharaon (Ez 32.6) est traduit par : j’arroserai de ton sang le pays où tu nages, jusqu’aux montagnes, tu rempliras tes ravins. Mais le mot qui est traduit ici par où tu nages (צָפתְךָ) est un mot qui n’apparaît qu’une fois dans l'AT et n’a probablement rien à voir avec l’action de nager. Il pourrait se référer à des excréments. Block pense que l’image montre « la terre qui boit les excréments, le sang et d’autres fluides corporels qui se déversent quand un animal est abattu ». Tout baigne ...